Eurêka ! La bonne innovation trouve le bon financement

André Choulika - Cellectis

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Après une thèse en virologie moléculaire à l’Institut Pasteur et des études postdoctorales à la Harvard Medical School, au sein du département de médecine moléculaire du Children’s Hospital de Boston, André Choulika remporte le concours Oséo Emergence en 1999.

Bénéficiant de l’impulsion du Ministère de la Recherche, ainsi que du soutien financier d'un holding familial, il créé la même année Cellectis. Cellectis conçoit et commercialise des ciseaux moléculaires intervenant sur l'ADN qui sont capables de cibler tout gène choisi en vue de le réparer, de l’améliorer ou de l’inactiver.

Une technologie que l’ingénieur, auteur des plus importants brevets sur l’utilisation des méganucléases1 pour modifier des génomes complexes, met aujourd’hui au service de la recherche académique, la thérapie humaine, la bioproduction, la recherche biologique et l’agriculture. 

"Il faut davantage orienter l'épargne des Français vers le financement de l'innovation"

Le financement de l’innovation repose sur un écosystème fragile

Depuis 2008, les PME et ETI 1 ont dû faire face à un assèchement des liquidités en raison du credit crunch 2 qui touche les fonds d’investissement, et en particulier les fonds de capitalrisque, qui ont de plus en plus de difficultés à lever des capitaux et à les réinvestir. André Choulika souligne le fait que les directives Solvabilité II et Bâle III ont été « dramatiques » pour les investisseurs, et en particulier pour les investisseurs en capital-risque. Si le fondateur et Président-directeur général de Cellectis rappelle que ces mesures ont été adoptées pour éviter les effets de levier propres au secteur du LBO, il regrette qu’elles affectent l’ensemble des investisseurs. Il observe toutefois que ces difficultés peuvent être surmontées grâce au développement du corporate venture 3, mais aussi avec le soutien croissant des business angels, bien qu’ils se fassent encore trop rares en France. André Choulika souligne que la France possède une fiscalité d’aide à la R&D parmi les plus attractives au monde et que les aides au financement de l’innovation y sont pléthoriques.

Le Crédit d'Impôt Recherche fait figure d’« exception française », en permettant aux entreprises d’obtenir un chèque de remboursement de l’État d’une partie de leurs investissements en R&D. Il cite également le rôle grandissant d’Oséo, ainsi que celui de l’État à travers le Fonds Stratégique d’Investissement pour les sociétés matures, ou les Fonds Communs de Placement à Risques. Toutefois, il faut garder à l’esprit que pour bénéficier de ces aides, il est indispensable de disposer de fonds propres. En effet, ce type d’aides étant financé pour moitié, cela ne résout pas le problème lié au financement d’amorçage. Or, la plupart des PME et ETI françaises souffrent aujourd’hui d’une faiblesse capitalistique chronique. Une faiblesse que Cellectis, qui a des besoins très importants en capitaux, a pu contrer en diversifiant et en sécurisant ses sources de financement, dans un secteur où la mise sur le marché d’une innovation demande beaucoup de temps.

Les entreprises innovantes ont besoin d’oxygène

Dans le secteur des sciences de la vie, le taux de mortalité des jeunes entreprises a fortement grimpé en 2011, et le nombre de créations d’entreprises a été divisé par deux entre 2010 et 2011 : tel est le constat frappant que dresse André Choulika. Il tire la sonnette d’alarme quant à la forte baisse enregistrée par les entreprises françaises du secteur en termes de financement 4. Pour lui, deux mesures urgentes à destination des jeunes entreprises et des PME, qui peinent aujourd’hui à atteindre le stade d’ETI, s’imposent. Tout d’abord, il prône un retour au statut de Jeune Entreprise Innovante tel qu’il était défini avant le projet de loi de finances 2011, dont la révision a entraîné une explosion des charges pour les entreprises. Ensuite, André Choulika plaide pour une redistribution du Crédit d'Impôt Recherche au profit des jeunes entreprises et des PME. En effet, ces dernières doivent désormais déduire de l’assiette du CIR les aides directes, avances remboursables et subventions de type Oséo. Aussi, comme les jeunes entreprises et les PME ont davantage recours aux emprunts de type Oséo que les grandes entreprises, elles ont vu leur CIR diminuer, là où les grands groupes en bénéficient toujours autant. Or, le CIR devrait, selon André Choulika, se voir plafonné pour les grands groupes, afin de les encourager à collaborer avec les PME. Une autre mesure qui permettrait de relancer le financement des PME et ETI consisterait, selon André Choulika, à davantage orienter l’épargne des Français vers le financement de l’innovation, sur le modèle capitalistique anglo-saxon. En effet, il serait vital de réinjecter 5 % de l’épargne retraite, qui est aujourd’hui exclusivement captée par l’assurance-vie, à destination des fonds qui investissent dans les entreprises innovantes.

Trouver des atomes crochus pour faire des étincelles

Au-delà des mesures que le secteur peut attendre des pouvoirs publics, André Choulika voit dans la recherche collaborative et les partenariats une formidable ressource pour insuffler de l’oxygène en faveur de l’innovation au sein des jeunes entreprises et des PME, qui ne peuvent plus aujourd’hui fonctionner seules, en électrons libres. En témoigne la multiplication des partenariats entre les jeunes pousses de la biotech et l'industrie pharmaceutique. Depuis son introduction en bourse et forte de plusieurs partenariats et soutiens financiers, Cellectis a en effet connu une très forte croissance, en multipliant par quatre son chiffre d'affaires, ses effectifs, et le nombre de ses brevets déposés.

"Nous nous dirigeons vers un nouveau modèle de R&D, qui repose sur le partage d'informations en temps réel"

La biotech a ainsi ouvert des partenariats avec de grands groupes, notamment dans les secteurs de la pharmacie ou de la chimie. Le dernier partenariat en date étant la collaboration avec le groupe Total pour créer des biocarburants alternatifs de troisième génération à partir de microalgues. À travers ce partenariat, Cellectis et Total supporteront à parts égales les coûts de ce programme et détiendront ainsi à 50-50 les technologies et produits issus de leurs travaux de recherche. Ainsi, les entreprises innovantes ne peuvent plus se permettre d’innover seules : les jeunes entreprises et les PME pour des raisons d’accès au financement principalement, et les grandes structures parce qu’elles ont de moins en moins l’agilité nécessaire pour faire éclore des innovations de rupture. Le concept d’open innovation a, selon André Choulika, longtemps souffert du syndrome du « not invented here » 5. Mais en vingt ans, la donne a changé grâce à la globalisation de l’information. Un constat résumé en ces termes par l’écrivain Bernard Werber, et que le fondateur de Cellectis fait sien : « plus il y a de chaînes de télévision, de radios, de journaux, de supports médiatiques, moins il y a diversité de création » 6.

Cette globalisation a pour conséquence, selon André Choulika, un phénomène de cristallisation des idées, dans le secteur des biotechs notamment : désormais, chaque grande innovation émerge, quasiment en même temps, à trois ou quatre endroits de la surface de la planète, à l’initiative de chercheurs qui ne se connaissent pas. Ce phénomène est accéléré par les difficultés de financement auxquelles les jeunes entreprises et les PME innovantes font face. En effet, ces difficultés mettent à l’épreuve leurs modèles traditionnels de R&D et font émerger un nouveau modèle, qui repose sur le partage d’informations en temps réel. « Dans ce contexte de raréfaction des capitaux, […] plus que jamais, le secteur doit aujourd’hui supprimer les doubles emplois, encourager la collaboration à un stade pré-concurrentiel, regrouper les données et permettre aux chercheurs de se former en temps réel », explique Glen Giovannetti, responsable mondial du Global Life Sciences Center d’EY7. Ainsi, selon André Choulika, une entreprise ne peut plus être toute seule à inventer et à innover, elle est obligée de s’ouvrir pour rester à la pointe de la compétition mondiale.  

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1. ETI : Entreprise de Taille Intermédiaire.
2. Credit crunch : phénomène de rationnement du crédit, qui se produit lorsque les banques durcissent les conditions d'octroi du crédit pour faire face à une montée des risques de créances douteuses et que les marchés d'actions réclament parallèlement une prime de risque plus élevée.
3. Corporate venture : fonds de capital-risque issu d'un grand groupe industriel, qui opère pour assurer une veille technologique, voire réaliser une forme d'externalisation de son activité de R&D.
4. Le financement des entreprises françaises du secteur des sciences de la vie - via le capital-risque, l'IPO ou encore le refinancement sur les marchés financiers - a chuté de 40 % entre 2011 et 2010 passant de 460M€ à 277M€. Source : Panorama France Biotech des Sciences de la vie 2011, réalisé en partenariat avec EY.
5. Le syndrome NIH, pour « Not Invented Here » (littéralement « pas inventé ici »), désigne la répulsion éprouvée par celui qui se trouve en face d'un objet qu'il n'a pas conçu ou produit lui-même.
6. Werber, Bernard, La révolution des fourmis, 1998.
7. Beyond borders: global biotechnology report 2012, 26e rapport annuel d'EY consacré au secteur des sciences de la vie.