Carton plein pour la diversité

Jean-Luc Petithuguenin – Paprec

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En 1995, Jean-Luc Petithuguenin, alors cadre dirigeant de la Générale des Eaux, décide de se lancer un défi : partir à la conquête d’un marché prometteur, le recyclage. Il reprend alors la société Paprec, une petite PME de 45 salariés. Dix-sept ans plus tard, Paprec est devenu le premier groupe indépendant français de recyclage, avec 750 millions d’euros de chiffre d’affaires et 3 500 salariés, sans pour autant perdre son visage humain.

Grandir, c’est aussi élargir sa palette de savoir-faire, et Jean-Luc Petithuguenin s’est ainsi attaché à en faire un axe majeur de management. La diversité, sous toutes ses formes et à tous les échelons de l’entreprise, est la première richesse de l’entreprise. 

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Jean-Luc Petithuguenin garde en mémoire le paradigme selon lequel une petite entreprise se déshumaniserait inexorablement au fur et à mesure qu’elle grandirait, mais il refuse de céder à tout fatalisme. Malgré la fulgurante ascension de Paprec, l’entrepreneur reste en effet fermement attaché à ce que le groupe conserve son modèle social, fondé sur la promotion de l’égalité des chances et la lutte contre les discriminations, et à ce que ses salariés partagent le même état d’esprit. Un visage aux couleurs de la diversité, qui représente l’un des principaux piliers de la performance du groupe. Aussi, afin qu’elle puisse croître sans perdre son âme, le Président de Paprec estime que c’est à l’entreprise de construire un modèle dans lequel les collaborateurs sachent rester humains.

La diversité, un facteur de performance

La victoire de l’équipe de France lors de la Coupe du Monde de Football en 1998 est l’un des événements qui a particulièrement marqué Jean-Luc Petithuguenin au cours des vingt dernières années. C’est la France de la diversité qui a gagné ce soir-là. Tout un symbole pour le Président d’un groupe reconnu, depuis ses origines, pour son engagement en faveur de la diversité 1. Une diversité qui ne se cantonne pas à la seule question des nationalités, qui sont au nombre de quarante-neuf dans cette « entreprise aux couleurs de la France », pour reprendre l’expression d’Henri Lachmann 2. La diversité chez Paprec, c’est aussi le mélange des générations, la mixité, la variété des profils, des compétences et des parcours. Si la diversité est un facteur indissociable de la performance de Paprec, son Président doute toutefois de l’efficacité des quotas pour imposer l’ouverture et les soupçonne d’être contre-productifs. Au-delà de la diversité des cultures, Jean-Luc Petithuguenin voit dans le management intergénérationnel un volet de la politique de promotion de la diversité au sein de Paprec. Le groupe développe depuis une dizaine d’années une politique d’intégration dynamique des jeunes en alternance et des apprentis.

Une jeune génération à laquelle les managers doivent aujourd’hui s’adapter. Bien que Jean-Luc Petithuguenin ne tombe pas pour autant dans le sempiternel reproche fait à la jeune génération — le même que pouvait faire Socrate en son temps 3 — il reconnaît qu’à l’heure actuelle, la société « mène la vie dure aux jeunes ». Un constat qui peut expliquer le fait que ceuxci se retrouvent de moins en moins dans la valeur travail, même si, selon lui, leur motivation en entreprise ne s’en voit pas affectée pour autant. Les seniors ont également toute leur place dans l’entreprise, à l’instar d’un plan d’action pour recruter des salariés de cinquante, cinquantecinq et même soixante ans et plus.

En termes de mixité, les métiers de Paprec sont encore très masculins, mais les carrières féminines sont encouragées. La parentalité ne doit pas être un frein à ces carrières. Le vrai sujet de réflexion est, aux yeux du Président de Paprec, le plafond de verre qui marque un coup d’arrêt dans la carrière des femmes, qui ont des enfants entre vingt-huit et trente-huit ans, une décennie précisément au cours de laquelle les hommes bâtissent leur carrière.

Enfin, pour encourager la performance sociale, Paprec a mis en place une politique de valorisation de son capital humain : on ne trouve dans l’entreprise pas un salarié en dessous du « SMIC + 150 euros ». Par ailleurs, tous les salariés bénéficient d’un treizième mois, de vraies grilles de salaires et de compétences, ainsi que d’un programme de détection des talents. Ce programme favorise l’égalité des chances en permettant d’identifier et de valoriser la motivation et l’envie de réussir des salariés, en dehors des circuits traditionnels.

Éloge de la gentillesse en entreprise

Oui, vous avez bien lu gentillesse. Le Président de Paprec reconnaît que « demander d’être gentil peut paraître bizarre dans le monde du travail, où l’on a plus souvent l’impression que performance rime avec méchanceté ». Mais la gentillesse s’inscrit de façon inhabituelle dans les valeurs cardinales de l’entreprise, aux côtés de l’excellence dans le travail et de l’humilité. Jean-Luc Petithuguenin considère que la gentillesse, qu’il appelle aussi bienveillance, n’est pas un concept « d’imbécile heureux » et il milite pour réinventer le savoir-vivre ensemble, en remettant au goût du jour la politesse et la courtoisie en entreprise. Ceci correspond selon lui à une véritable attente de la société, qui aspire à une réussite qui remette l’humain au centre. Il estime également qu’il faut apprendre aux jeunes que l’affectif est une dimension déterminante du management.

La fin du xxe siècle a été, selon le Président de Paprec, le théâtre d’une folie collective chez certains patrons, qui ont porté le cynisme à son paroxysme, en se montrant parfois capables de licencier leurs salariés par fax ou par mail. Un cynisme qui tranche avec le début du xxe, marqué par l’ère des patrons paternalistes, qui s’occupaient de la protection de leurs salariés en matière de santé et de logement, mais qui, par la même occasion, s’arrogeaient également une influence sur leurs opinions politiques et religieuses. Jean-Luc Petithuguenin prédit que la société est sur la voie d’un retour à une entreprise plus protectrice, alors que l’État se désengage, et il y voit le présage d’un nouveau modèle d’entrepreneur, qui s’occupera davantage de ses salariés.
Une vision qui rejoint celle du prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz 4, selon lequel le « nouveau monde » qui naîtra de la crise que nous traversons sonnera le glas de l’avoir, qui reste l’apanage de la société de consommation et remettra au centre « l’être mieux, dont la mesure relève plus du BIB, entendez Bonheur Intérieur Brut que du PIB 5»

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1. En 2006, le gouvernement français a choisi le siège de Paprec, à la Courneuve, pour lancer le Tour de France de la diversité.
2. Président du Conseil de Surveillance de Schneider Electric.
3. « Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe ; ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés, et bavardent au lieu de travailler. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. Ils contredisent leurs parents, plastronnent en société, se hâtent à table d’engloutir les desserts, croisent les jambes et tyrannisent leurs maîtres », déclaration attribuée à Socrate lors du dernier discours qu'il prononça au cours de son procès.
4. Ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz a reçu en 2001 le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur l'économie de l'information.
5. Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, 2009.

 

Entreprendre aujourd’hui

Le Président de Paprec rappelle que lorsqu’il a débuté sa carrière, le modèle de l’entrepreneur à suivre était celui de l’homme qui « faisait de l’argent » sans s’intéresser à l’activité de son entreprise ni à ses salariés, ce qui a véhiculé de nombreux fantasmes sur l’argent dans l’opinion publique. Les principales évolutions qui touchent l’entrepreneuriat aujourd’hui s’inscrivent à ses yeux dans une complexification croissante des métiers des entreprises. La société devient en effet de plus en plus pointue et compétitive, et Jean-Luc Petithuguenin reconnaît que le niveau s’est tellement élevé « qu’aujourd’hui, pour entreprendre et être le meilleur dans son domaine, un entrepreneur et ses équipes doivent avoir des niveaux technologique, technique et de management considérables ».

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