Bousculer les règles

Bruno Rousset - April Groupe

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Quand il se lance dans l’aventure entrepreneuriale, Bruno Rousset n’a qu’une idée en tête : changer le monde et l’image de l’assurance. Un monde qu’il connaît bien, puisqu’il a débuté sa carrière à la Mutualité Française puis chez Upese, un groupe de prévoyance retraite lyonnais. À l’époque, il imagine déjà les multiples stratégies et innovations produits possibles sur le marché des assurances pour les salariés en entreprise. Un marché qu’il souhaite rendre accessible à tous, en plaçant le client au coeur de l’organisation.

C’est ainsi qu’en 1988 il fonde April, courtier grossiste en assurance, qui propose une offre destinée à un réseau de distributeurs indépendants, à savoir les courtiers et les agents généraux. L’entreprise, qui sera introduite en bourse moins de dix ans plus tard, rassemble aujourd’hui 4 000 collaborateurs dans 40 pays et propose désormais des prestations en assurance santé, prévoyance et dommages, destinées aux particuliers, aux professionnels, aux entreprises et aux collectivités.

"La réglementation est un moyen de protéger l'entreprise"

La réglementation protège qui sait l’utiliser

« Quel supplice que d’être gouverné par des lois qu’on ne connaît pas » 1, s’exclamait l’un des personnages pris dans les rouages de la machine administrative et judiciaire imaginée par Kafka. Bruno Rousset reconnaît que la prolifération, la complexification et l’instabilité réglementaires aux niveaux français et européen peuvent représenter un frein pour l’activité des entreprises. « En France, les règles du jeu changent tout le temps », regrette le Président d’April, ce qui génère un manque de stabilité, de lisibilité et de prévisibilité pour les entreprises, tant en matière de réglementation fiscale que sociale. Une instabilité qui dépasse les frontières, puisque Bruno Rousset revient également sur la directive Solvency II, qui représente un tournant majeur pour le secteur de l’assurance. Celle-ci va avoir un impact considérable sur les contrats d’assurance et les courtiers, avec à la clé une complexification des normes, de la gestion des portefeuilles et des actifs, obligeant les assureurs à renforcer leurs fonds propres.

Cette inflation réglementaire n’est toutefois pas totalement défavorable à April, puisque l’entreprise est bien outillée, et dispose notamment de ses propres véhicules d’assurance et de réassurance. « La régulation génère le business : sans régulation, il n’y a pas de business » affirme même Bruno Rousset, qui se montre tout sauf défaitiste en rappelant que la réglementation est, à l’origine, un moyen de protéger les entrepreneurs en leur créant un cadre le plus favorable possible. Ainsi, loin de dépeindre un paysage réglementaire kafkaïen, il voit dans ces freins apparents de multiples opportunités pour les entrepreneurs, s’ils savent utiliser les règles et normes comme une ressource et non une contrainte. « Il faut être équipé de juristes, aujourd’hui on ne fait rien sans eux », déclare ainsi le Président d’April, qui reconnaît que les entreprises doivent savoir s’entourer des bons experts, notamment dans le cadre de leur développement à l’international, où leur stratégie doit tenir compte d’aspects réglementaires complexes et propres à chaque pays. Pour accélérer son expansion à l’international, April, qui est aujourd’hui présent dans une quarantaine de pays, a en effet privilégié une stratégie d’acquisitions pour disposer de structures juridiques existantes.

Si le Président d’April voit dans la réglementation un moyen de protéger l’entreprise, à condition que celle-ci soit bien outillée pour l’appréhender comme une ressource et un accélérateur d’opportunités, et non comme une contrainte, il met toutefois en garde contre les dérives d’une tendance au « tout réglementaire ».

L’ « assurance tout risque » nuit gravement à l’esprit d’entreprendre

Bruno Rousset relève en effet la tendance qui se généralise à l’heure actuelle en Europe, et qui cherche à appréhender à 100 % le risque. Une démarche de généralisation et de banalisation des normes, souvent définies par des théoriciens dans le but de se prémunir de tout risque, qui, à ses yeux, serait non seulement utopique, mais surtout dangereuse. Il déplore alors cette idée selon laquelle au nom du principe de précaution, les régulateurs tendraient à aller toujours plus loin dans ce processus de réglementation. Un principe qui, à terme, pourrait avoir un effet néfaste sur l’esprit d’initiative entrepreneuriale et l’innovation, en décourageant toute prise de risque. Une prolifération réglementaire qui, pour Bruno Rousset, risque de scléroser la profession. Il insiste alors sur l’urgence de réintroduire un juste équilibre, dans un balancier qui a trop penché en faveur de la norme.

Ainsi, loin de protéger l’entreprise contre d’éventuels risques, tout excès en matière de régulation aurait, selon le Président d’April, davantage tendance à accroître le risque, pour l’entreprise, mais aussi pour le consommateur. En effet, au nom d’une plus grande transparence, la réglementation poussée à l’extrême risquerait au contraire d’accélérer le phénomène de concentration du secteur de l’assurance. Une concentration nuisible pour les entreprises qui deviendraient plus vulnérables : le Président d’April rappelle notamment les limites de la devise « too big to fail » 2. Ainsi, selon Bruno Rousset, vouloir se prémunir du « risque zéro » provoquerait l’effet inverse et dresserait un écran de fumée, à travers lequel, au nom de ces normes, tout risque deviendrait paradoxalement plus difficile à détecter et à anticiper. En effet, comme le rappelle le Président d’April, c’est la concurrence qui permet de révéler toute anomalie de marché.

Pour un équilibre entre responsabilité juridique et responsabilité sociale

Si la réglementation tend à corriger les excès qui ont pu être observés ces dernières décennies, en particulier dans le secteur de la finance, la responsabilité de l’entreprise est loin de se limiter à la seule sphère des règles juridiques. Elle tendrait même à devenir illimitée 3

à en croire le pouvoir grandissant du  tribunal de l’opinion. Un phénomène qui s’est accéléré avec les dernières révolutions technologiques, qui ont favorisé l’émergence et la multiplication de contre-pouvoirs. Ainsi, l’entreprise ne doit plus seulement se conformer aux normes juridiques édictées par les pouvoirs publics, mais également à des normes symboliques et éthiques : « la règle est alors implicite […] et c’est sa valeur jurisprudentielle qui lui donne sa force » 4.

Bruno Rousset n’a pas attendu la sensibilisation de l’opinion publique aux problématiques de responsabilité sociale des entreprises pour s’engager en faveur de causes sociales et sociétales. Un engagement que l’on sent davantage motivé par une intime conviction que par une volonté de se conformer à la norme de l’opinion. En effet, convaincu qu’il a un rôle à jouer dans la promotion de l’entrepreneuriat et conscient de la responsabilité croissante de l’entreprise dans la société civile, Bruno Rousset s’est engagé depuis des années sans relâche pour promouvoir divers chantiers. Le Président d’April est ainsi à l’origine de la création d’Entrepreneurs de la Cité en 2006, une fondation reconnue d’utilité publique qui permet aux entrepreneurs en situation précaire d’avoir accès à un programme de micro-assurance, pour eux et leur entreprise. La fondation a été la première organisation en France à transposer le principe de micro-assurance, lancé dans les pays émergents par Muhammad Yunnus pour rendre l'assurance accessible à ces entrepreneurs. Bruno Rousset est également membre du Collectif 5, un groupe de travail qui rassemble une dizaine d’entrepreneurs animés par la volonté de réconcilier humanisme et économie, en inscrivant la création de valeur dans le long terme.

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1. Kafka, Franz, Le Procès, 1952.
2. «Too big to fail » : ce concept économiquedésigne la situation d'institutions - en particulier des établissements bancaires - qui prennent des risques inconsidérés tout en sachant qu'elles bénéficieront d'un plan de sauvetage publique. C'est dans cette optique que le Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, qui vise à limiter la taille de ces institutions, a été adopté aux États-Unis en 2010.
3. D’Almeida, Nicole,L’entreprise à responsabilité illimitée, 1996.
4. Narcisse, Nicolas, « L'entreprise et la normede l'opinion, Crise médiatique et responsabilitéde l'entreprise dans l'espace public »,Communication et langages. n°151, 2007, pp. 125-131.
5. www.le-collectif.net
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Entreprendre aujourd’hui

Bruno Rousset regrette que le nombre de PME et d’ETI ne soit pas plus élevé en France. Un constat qu’il explique par un défaitisme et une frilosité ambiantes. Une atmosphère qui contribue à décourager les entreprises de grandir. Le Président d’April cite pour exemple les Länders allemands, qui font preuve d’une grande solidarité avec les entreprises. Il milite en faveur de la création d’un terreau favorable aux entrepreneurs, où les régions ont leur rôle à jouer, citant la région lyonnaise, qui s’engage en faveur de l’essor économique local, en exemple. Très impliqué sur ces sujets, à travers notamment son engagement au sein de la Chaire entrepreneurs de l’EM-Lyon, ou de son blog « Valeurs d’entrepreneurs », Bruno Rousset souhaite également valoriser la notion d’intrapreneuriat. Considérant les 4 000 collaborateurs d’April comme autant de « micro-entrepreneurs » ou d’« intrapreneurs », le Président souligne l’importance de susciter des vocations et de favoriser la créativité et l’esprit d’initiative au sein de l’entreprise afin de soutenir l’innovation.

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