La réglementation, au coeur de la compétitivité mondiale

Gilles Martin - Eurofins Scientific

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Lorsqu’il fonde Eurofins Scientific à Nantes en 1987, Gilles Martin n’en est pas à sa première aventure entrepreneuriale : en effet, alors qu’il était encore élève à l’Ecole Centrale Paris, il avait créé avec un ami Objectif Maths, une société de soutien scolaire qui a rapidement accueilli des milliers d’élèves chaque année.

Ce sont ses parents, professeurs à l’université de Nantes, qui l’incitent à créer une seconde société à partir de leur invention, une méthode basée sur la résonance magnétique nucléaire qui permet, par exemple, de savoir si du sucre a été ajouté dans le vin, ou encore de connaître la teneur en sucres ajoutés ou de vérifier si les arômes sont naturels dans un jus de fruit. En complément de cette méthode brevetée dite de « Fractionnement Isotopique Naturel Spécifique » (FINS) – dont Eurofins Scientific a tiré son nom – Gilles Martin va très vite déployer une gamme complète d’autres technologies pour développer de multiples applications afin d’analyser les produits alimentaires, pharmaceutiques, ainsi que les composants de l’environnement, comme l’air, la terre, ou l’eau.

Disposant d'un portefeuille riche de plus de 100 000 méthodes d'analyse, d'un réseau international de plus de 170 laboratoires répartis dans 32 pays, Eurofins Scientific, qui emploie plus de 12 000 collaborateurs, figure aujourd’hui parmi les leaders mondiaux du marché de la bioanalyse.

Faire de la réglementation un avantage compétitif…

"Privilégier un déploiement international progressif et adapté à chaque spécificité locale, afin de tirer le meilleur parti des réglementations nationales"

La réglementation et les normes sont le coeur de métier d’Eurofins Scientific : en permettant de valider la sécurité, l’identité, la traçabilité, l’authenticité, l’origine et la pureté des substances biologiques et de nombreux produits, le groupe met son expertise tant au service du secteur privé que des organismes publics dans les trois domaines que sont la pharmacie, l'agro-alimentaire et l'environnement. L’entreprise est ainsi organisée en pôles de compétences, en fonction des atouts et spécialités de chaque pays d’implantation : recherche de germes pathogènes en France, détection de contaminants chimiques en Allemagne, analyse des compléments alimentaires aux États-Unis, ou encore contrôles environnementaux aux Pays-Bas. Cette démarche de spécialisation s’est accompagnée de l’établissement de standards communs à toutes les filiales, ainsi que d’une politique de knowledge management, afin que les connaissances développées et les tests réalisés dans chaque secteur soient accessibles aux autres, partout dans le monde.

S’il reconnaît dans la réglementation un outil de protection des entrepreneurs et de leurs activités, le Président-directeur général d’Eurofins met en garde contre un effet inverse potentiel : selon lui, une instabilité en matière de réglementation risquerait de freiner le développement des PME et ETI 1. En effet, celles-ci se verraient alors contraintes de déployer une énergie importante à s’adapter aux nouveaux textes de lois, au risque de les voir rapidement remplacés par d’autres, plutôt que de se consacrer entièrement à leur développement international ou à l’innovation. Toutefois, Gilles Martin tempère l’idée selon laquelle instabilité législative et inflation réglementaire seraient une exception française, rappelant le fait que les entrepreneurs sont également confrontés à de fortes contraintes dans les économies à croissance rapide, souvent verrouillées par des réglementations dont la mise en application relève parfois de l’imprévisible.

Gilles Martin a donc privilégié un déploiement international progressif et adapté à chaque spécificité locale, afin de tirer le meilleur parti des réglementations nationales. Eurofins Scientific a ainsi mené une politique de développement pragmatique, en conjuguant croissance externe et essaimage de start-up dans les BRICS 2. En effet, faute d'entreprises aux standards européens sur ces nouveaux territoires de conquête, le groupe a privilégié la création de laboratoires ex nihilo. À ce jour, Eurofins Scientific compte 15 start-up dans les pays émergents : « le monde est devenu notre terrain de jeu », résume alors Gilles Martin, en rappelant que la France représente désormais son deuxième marché, avec moins de 20 % de l'activité totale, derrière l'Allemagne. En effet, en Allemagne, la réglementation et la normalisation - qui soumettent les produits à des critères de qualité très élevés - constituent un facteur de compétitivité majeur, qui confère au Made in Germany une longueur d’avance sur le Made in France. Comment expliquer ce constat ? Sans doute par la grande implication des acteurs de l’industrie allemande dans la rédaction des normes et des règlements, une participation qui, aux yeux du Président-directeur général d’Eurofins, est aujourd’hui devenue un avantage compétitif décisif. C’est pourquoi Eurofins Scientific s’engage activement aux côtés des industriels et des autorités de réglementation, afin de contribuer au développement des innovations techniques et à l’élaboration de nouvelles méthodes et normes d’évaluation des risques au profit de la santé et du bien-être des consommateurs. Une expertise scientifique qui permet également au groupe de participer activement à différents panels d’experts et comités de normalisation à l’échelle internationale.

...pour devenir et rester un leader mondial dans son domaine

Pour le Président-directeur général d’Eurofins, un entrepreneur n’a, à l’heure actuelle, d’autre choix que d’aller à la conquête de l’international : « il faut devenir un leader mondial dans son domaine, au risque de se faire balayer à terme ». Le fait le plus marquant que Gilles Martin retient de ces dernières années est que, pour un entrepreneur, les décisions et les clients sont devenus globaux : « tout s’internationalise », résume-t-il. Face à ce constat, il n’existe à ses yeux qu’une solution : il vaut mieux devenir ou rester le numéro un mondial sur un marché étroit, voire de niche, qu’être un énième challenger sur un secteur plus large. Dans cette optique, Eurofins Scientific prévoit de poursuivre une stratégie de développement qui repose sur l’élargissement permanent de son portefeuille de technologies et de sa présence géographique. Ceci par des programmes de R&D et d’acquisitions soutenus, afin d’offrir à ses clients à travers le monde un éventail de solutions analytiques sans équivalent sur le marché, ainsi que la gamme la plus complète de méthodes d’analyse.

Enfin, il est intéressant de constater que la réglementation tend à devenir à elle seule une arme dans la bataille pour la compétitivité mondiale. À en croire les véritables guerres juridiques que se livrent certains géants industriels à travers le monde, la capacité d’une entreprise à tirer le meilleur parti de la réglementation est devenue un avantage compétitif de taille. Nombreux sont les groupes qui assoient leur leadership en se servant davantage du dépôt de brevet pour dicter leurs propres règles du jeu, afin, par exemple, d'interdire à leurs concurrents de vendre leurs produits sur certains territoires stratégiques.

t cela parfois au détriment d’un affrontement à armes plus égales sur le terrain de l’innovation. Ainsi, s'il est indispensable de proposer des produits répondant aux normes de qualité les plus exigeantes, la ressource juridique est devenue un incontournable pour jouer dans la cour des grands.

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1. BRICS : Brazil, Russia, India, China, South Africa.
2. ETI : Entreprise de Taille Intermédiaire.

Entreprendre aujourd’hui

« Je me suis toujours senti un entrepreneur dans l’âme, j’ai cela dans la peau », reconnaît Gilles Martin. Pour lui, l’environnement pour entreprendre n’a pas profondément évolué et n’est, aujourd'hui, pas plus favorable ou hostile qu’à ses débuts. Selon lui, l’entrepreneuriat exige les mêmes qualités en termes de motivation et de leadership. Mais le Président-directeur général d’Eurofins considère toutefois que, si l’écosystème français offre encore de multiples opportunités aux entrepreneurs, la perception encore bien souvent négative de l’entrepreneur, alimentée par des stéréotypes toujours bien ancrés dans l’imaginaire collectif, peut nuire à la volonté d’entreprendre en France.

Une raison de plus, selon Gilles Martin, pour qu’un entrepreneur qui se lance ne reste pas cloisonné dans cet environnement et ouvre ses horizons à l’international, en s’imprégnant d’autres cultures. Un développement à l’international qui, aux yeux du Président-directeur général d’Eurofins, est aujourd’hui largement facilité par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui offrent un rayonnement mondial à l’hyperspécialisation dans des « hyperniches ».

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