AGEFI Luxembourg, June 2013

Moyen-Orient et Europe:

pendant la crise, les affaires continuent…

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Dans ces mêmes colonnes, en avril 2012, nous exposions les raisons fondamentales qui sous-tendent les investissements tant médiatisés réalisés par le Qatar et les autres pays du golfe en Europe et l’intérêt pour le Luxembourg, de se positionner dans la chaîne de valeur créée par cet afflux massif de capitaux. Que s’est-il passé depuis lors ? Rien de véritablement spectaculaire, simplement les tendances de fond que nous avions mises en évidence ont continué de produire leurs effets tant du côté des investisseurs du golfe que de celui du Grand Duché et des efforts de la place pour attirer les capitaux en provenance de la région.

 

Maintien de la rente pétrolière

Tout d’abord, les fondamentaux économiques des pays du Conseil de coopération du golfe (GCC)1 n’ont pas dramatiquement évolué. Les pays producteurs de pétrole et de gaz continuent à générer des surplus financiers considérables en raison des cours historiquement élevés de ces deux matières premières. Et il n’y a aucune raison pour que cette situation change à court terme malgré l’atonie de la croissance économique en Europe. Les pays émergents, au premier rang desquels la Chine, sont de plus en plus demandeurs de matières premières en générale, et d’énergies fossiles en particulier, pour alimenter leur croissance économique, même si celle-ci a légèrement ralenti depuis quelques mois.

Il en résulte que les prévisions de croissance des pays du golfe ont été revues à la hausse à partir de 2014 (voir tableau), leur principal moteur étant l’investissement. Les pays de la zone préparent tous en effet l’ère de l’après pétrole en déployant une stratégie reposant sur deux piliers. D’une part les investissements à l’extérieur de la région – principalement en Europe – dans des actifs de qualité – immobilier et participations dans des sociétés cotées essentiellement – dans un double objectif de création de valeur à long terme et de diversification géographique de leurs sources de revenus. D’autre part les investissements domestiques destinés à les doter d’infrastructures de pointe dans les domaines des transports, de l’énergie, des télécommunications, de l‘éducation, de la santé, du tourisme, dans le but non seulement de couvrir les besoins des populations locales mais également d’attirer les expatriés hautement qualifiés dont les entreprises locales ont besoin pour se développer.

 

Lente mutation des investissements

Si les acquisitions réalisées par les fonds souverains et les familles régnantes dans des actifs en Europe sont très largement médiatisées, il ne faut pas perdre de vue que, contrairement aux idées reçues, la première destination des investissements réalisés par les principaux acteurs de la région est d’abord locale. Mais il est intéressant de noter qu’ils ne sont plus les seuls. A côté des fonds souverains - qui représentent la majorité des actifs de la région estimés à plus de 2.000 milliards de dollars -, des family offices et des banques privées traditionnelles sont apparus de nouveaux acteurs tels les fonds de pension qui représentent désormais plus de 15% des investissements nouveaux et dont les capitaux devraient croître à un rythme élevé dans les années qui viennent2.

En outre les investisseurs locaux sont de plus en plus rejoints par des investisseurs issus des autres grands pays émergents, attirés par la réussite et le niveau de maturité atteint par les pays du golfe. Ainsi en 2012, les Emirats arabes unis et l’Arabie Saoudite ont attiré plus de capitaux qu’ils n’en ont exportés. Si l’on regarde de plus près la provenance de ces capitaux pour les Emirats, on constate que l’Inde, la Russie et la Chine occupent les premières places, loin devant les pays européens ou les États-Unis. On observe également un afflux significatif de capitaux en provenance de Syrie, d’Egypte et d’autres pays du Moyen Orient, lié à l’arrivée à Dubaï d’une vague de “high net worth refugees”, entourage des dictateurs déchus ou en voie de l’être. Ce phénomène explique en partie la hausse de l’immobilier constatée à Dubaï depuis 18 mois, également alimentée par l’arrivée dans l’émirat de quelques milliers de cadres expatriés en provenance de Bahrein. En effet nombre de groupes bancaires internationaux ont choisi de relocaliser à Dubaï leur siège social pour la région qui était précédemment basé à Manama du fait de l’instabilité qui règne depuis deux ans dans le royaume bahreini.

 

Positionnement du Luxembourg

Qu’en est-il des relations entre le Luxembourg et le Moyen-Orient ? On ne reviendra pas ici sur la finalisation à l’été 2012 du rachat par le qatarien Precision Capital de la KBL et de la BIL ni sur le désengagement de Qatar Airways dans Cargolux qui est intervenu aussi brusquement que ne l’avait été son arrivée au capital du transporteur luxembourgeois. Si aucune acquisition majeure nouvelle n’a été réalisée au Luxembourg par des investisseurs issus des pays du Golfe au cours des derniers mois, cela ne signifie pas pour autant que le Grand Duché n’est pas actif pour attirer les capitaux en provenance de la région et convaincre les grands acteurs d’utiliser le Luxembourg comme plate-forme pour leurs investissements directs en Europe de préférence aux Iles Cayman ou aux autres territoires dépendants de la couronne britannique.

Les efforts de promotion de la place luxembourgeoise commencent d’ailleurs à porter leurs fruits si l’on se réfère à quelques succès récents, tels que le lancement de plusieurs fonds d’investissement d’asset managers de Dubaï (Al Masah Capital) et d’Abou Dhabi (InvestAD), le transfert au Grand Duché de la holding de tête du fonds souverain immobilier Qatari DIAR ou le lancement du fonds immobilier saoudien shar’ia compliant SEDCO doté de plus d’un milliard de dollars US.

Si l’attractivité fiscale du Grand Duché en tant que telle n’a que peu d’effet sur les investisseurs du golfe, ceux-ci apprécient en revanche la densité du réseau de traités de non-double imposition (dont le dernier en date a été signé avec le Royaume d’Arabie Saoudite par le ministre des finances Luc Frieden lors de la mission Luxembourg For Finance à Ryadh début mai 2013) et la variété des structures qu’offre la « boîte à outils » luxembourgeoise, qui s’adaptent bien aux différents types de projet d’investissement.

 

Risque d’image

Il ne faut toutefois pas négliger l’impact de la situation de la zone euro dans la façon dont le Luxembourg est perçu. En effet, après la crise de la dette dans les pays d’Europe du sud en 2011 et 2012, c’est la crise chypriote et la manière dont elle a été résolue qui a amené les investisseurs hors Union européenne à s’interroger sur le Luxembourg. D’autant plus que la presse internationale ne s’est pas privée de comparer le Luxembourg à Chypre à raison de l’hypertrophie du système bancaire par rapport à l’économie réelle du pays. Même si ces craintes ne sont absolument pas fondées, il est à craindre qu’elles laissent des traces dans l’esprit des investisseurs.

C’est d’autant plus inopportun que la Place a un besoin pressant de diversifier l’origine des fonds de la banque privée pour compenser la perte d’actifs sous gestion que va immanquablement entraîner la mise en oeuvre de l’échange automatique d’information à compter de 2015. Peut-on compter sur les high net worth individuals issus des monarchies pétrolières pour contribuer à cette diversification ? Rien n’est moins sûr compte tenu du poids des habitudes prises par ces riches familles qui ont traditionnellement leurs fortunes gérées à Londres et en Suisse, et plus récemment à Singapour.

Comment faire pour changer les comportements et attirer au Luxembourg une partie au moins de ces fortunes considérables ? Au-delà de l’argument naturel du choix du Luxembourg comme point d’entrée dans la zone euro dans une stratégie de diversification du risque - notamment au regard de la stabilité réglementaire et fiscale affichée par le Grand Duché sur le long terme, il apparaît que l’arsenal législatif luxembourgeois a longtemps souffert de deux failles par rapport aux attentes des investisseurs du golfe : d’une part l’absence de réglementation des family offices, d’autre part l’absence de régime de trust ou de fondation. La première a été comblée par l’adoption de la loi sur les family offices en décembre 2012, pour la seconde il faudra encore attendre… Il n’est toutefois pas certain que ces dispositions soient suffisantes pour changer des habitudes fortement ancrées, dans ces riches familles qui ont la réputation d’aimer résider près de leur fortune…A moins de transporter le Luxembourg au bord de la Méditerranée, de la Tamise ou du lac Léman…

 

Intérêt croissant pour la finance islamique

La finance islamique, enfin, continue de susciter un intérêt croissant des acteurs de la Place mais également des asset managers issus de pays musulmans et pas uniquement ceux du Golfe persique – on citera notamment un intérêt croissant du Maroc ou de la Turquie, même si aucun projet concret n’a encore vu le jour. Le nombre de structures réglementées est passé de 28 à 413 en un an et les capitaux sous gestion sont estimés à près de 5 milliards de dollars US, faisant du Luxembourg le quatrième domicile au monde pour les structures shar’ia compliant, loin devant les autres pays européens. Les professionnels du secteur ont continué à se structurer avec la création de l’Islamic Finance Professional Association (IFPA) en 2012 et la publication par l’ALFI des guidelines sur la structuration et l’administration des fonds islamiques. En revanche l’émission, plusieurs fois annoncée, du tant attendu sukuk par l’Etat luxembourgeois n’a toujours pas eu lieu. Les débuts sont prometteurs même s’il faut se garder de surestimer le potentiel à moyen et long terme, les volumes de capitaux islamiques et les revenus qu’ils génèrent resteront sans doute encore marginaux dans l’industrie luxembourgeoise des fonds d’investissement.

Le Luxembourg dispose à n’en pas douter d’atouts importants pour jouer un rôle majeur dans la captation et la gestion des flux d’investissement en provenance des pays du Golfe persique. L’orientation business friendly de son cadre législatif et réglementaire, la sophistication des acteurs de la place financière qu’il s’agisse des banques ou des autres intervenants, la volonté politique de tisser des liens privilégiés d’état à état sont autant de facteurs d’attractivité. Sans oublier la recherche permanente de l’innovation. Il reste maintenant à transformer l’essai.

 

Jean-Michel Pacaud, associé, Ernst& Young

 

1 Arabie Saoudite, Koweït, Emirats Arabes Unis, Bahreïn, Oman, Qatar
2 Source: Invesco Middle East asset management study 2013
3 Source : Luxembourg For Finance