Agefi Luxembourg, September 2013

La gestion d’actifs à la croisée des chemins

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La gestion d’actifs à la croisée des chemins

La situation économique de ces dernières années, ainsi que les décisions politiques pour y remédier, sont en train de profondément changer l’environnement de la gestion d’actifs, en y introduisant de nouvelles réglementations mais aussi en y créant de nouvelles opportunités. Ces évolutions, souvent à marche forcée, obligent l’industrie à revoir ses stratégies et modèles opérationnels afin de respecter les nouvelles règles mais aussi d’anticiper les besoins à venir.

Du poids des nouvelles réglementations et de l’environnement économique

Environnement réglementaire

En réponse à la crise financière, les politiques, afin de « protéger » à la fois le système et ses investisseurs, se sont lancés dans un profond remaniement de l’environnement réglementaire et fiscal, notamment via la mise à jour ou la proposition de nouvelles réglementations telles que UCITS (IV, V et VI), AIFMD, EMIR, MiFID II, PRIPS, BALE III, Solvency II ou la taxe sur les transactions financières.

Le premier impact pour l’industrie dans son ensemble est d’investir temps, personnels qualifiés et argent en développements et infrastructures, notamment IT, afin de se conformer aux nouvelles exigences. Ainsi le désir de plus de transparence/contrôle porté par le nouveau cadre réglementaire influe significativement sur la complexité, le volume et bien évidemment le coût des informations à compiler, transmettre ou publier.

Le second impact se situe au niveau de l’évolution des stratégies d’investissement, et concerne plus particulièrement les changements relatifs à l’éligibilité des actifs pour les organismes de placement en valeurs mobilières. Pour exemple, la mise en perspective des publications de l’ESMA et de la commission européenne(« Consultation paper » UCITS VI de juillet 2012, proposition de règlement sur les fonds monétaires ou communication sur le système bancaire parallèle de septembre 2013) par rapport aux stratégies d’investissement actuelles peut laisser présager un certain nombre d’ajustements. Ceux-ci, à des fins de meilleure protection de l’investisseur, pourraient atténuer les perspectives de performance. Cette réflexion peut aussi se trouver renforcée par la mise en place de la taxe sur les transactions financières, amenant les gestionnaires à repenser l’utilisation de certaines stratégies/organisation opérationnelle, afin d’en limiter les effets.

Environnement économique

Même si la croissance nette des encours reste encore orientée vers les marchés de taux, depuis le début de l’année on commence à voir un regain d’intérêt pour la gestion mixte voire actions, signe d’un appétit croissant pour un ratio rendements/risques plus important.

Cependant, la période, qui semble arrivée à son terme, aura eu pour conséquence une très grande pression sur les marges, résultant d’une allocation vers des investissements sans risques, donc à faibles rendements, combinée à une compétition entre les différentes classes d’actifs.

Ainsi, l’explosion des gestions passives et la guerre des prix que se livrent les différents protagonistes, mais aussi la capacité des investisseurs à négocier de meilleures conditions tarifaires, ont pesé fortement et durablement sur les résultats du secteur « traditionnel ».

Cette situation a été contrebalancée par la mise en place d’un contrôle plus drastique des coûts et une optimisation des infrastructures et autres modèles opérationnels (automatisation de certains processus, « outsourcing » de certains autres, etc.), mais ne peut à long terme constituer un axe de croissance durable.

De plus, sous la pression des investisseurs, un questionnement du modèle actuel, basé principalement sur des frais fixes, pourrait se produire, pour tendre vers une indexation de la rémunération essentiellement sur la performance absolue. Cependant, cette tendance ne semble pas être soutenue par les autorités européennes, puisque jusqu’à peu, et sous réserve de la promulgation du texte final, la prohibition des frais de performance dans le cadre de UCITS V était à l’ordre du jour.

Cette tendance à la réduction des frais de gestion ne peut qu’être bénéfique à l’investisseur final si, et seulement si, il ne s’agit pas uniquement d’un transfert de charges au profit d’autres intervenants (administrateurs, dépositaires) notamment induit par des surcoûts réglementaires.

Concernant les frais de distribution, d’aucun s’accorde à dire qu’il est fort peu probable que l’industrie des fonds déroge encore longtemps au faible niveau de marges prévalant dans la distribution en général, notamment du fait des nouvelles technologies et de l’expansion attendue d’une offre dématérialisée via les supports multimédia.

La pression réglementaire et ses coûts relatifs, ainsi que l’impact d’un environnement économique peu porteur, ont donc eu un impact réel sur l’ensemble des professions de la gestion d’actifs, entraînant, en premier lieu, une rationalisation globale des offres. Il se peut aussi que dans un futur proche cela débouche en Europe sur le phénomène de consolidation du secteur déjà annoncé lors de l’entrée en vigueur de UCITS III et pourtant jusqu’alors démenti.

Aux perspectives d’avenir

La gestion d’actifs, même si elle fait face à certains défis de taille, conserve cependant de nombreuses opportunités tant au niveau des marchés que des produits/stratégies.

Marchés

L’Amérique Latine (Brésil, Chili, Pérou, Colombie ou encore Mexique), suite à la réforme des systèmes de pension permettant d’externaliser la gestion d’actifs à des sociétés internationales, et au développement de ses classes moyennes, laisse envisager un triplement des actifs sous gestion d’ici à 2020,  qui passeraient de 2 200 milliards de dollars en mai 2012 à plus de 6 000 milliards de dollars.

L’Asie quant à elle, qui combine pays à  forte croissance et populations élevées, comme le Vietnam, l’Indonésie et la Chine, reste particulièrement attractive. La consultation lancée en février 2013 par la CSRS (« China Securities Regulatory Commission ») laisse entrevoir, dans un environnement réglementaire local plus flexible depuis le 1 juin et la révision de la loi sur les fonds, la possibilité de s’établir sur le marché en tant que conseiller, par le biais d’une entreprise à capitaux 100% étrangers (« Wholly Foreign Owned Entreprises ») et non plus exclusivement par « joint venture ».

Produits/Stratégies

L’aversion aux risques et la recherche de meilleures conditions tarifaires ont permis le rapide développement des ETF et autres fonds indiciels. Selon l’un des leaders du secteur, le marché mondial des ETF a fini l’année 2012 avec 3 329 structures contre seulement 1 944 en 2009, gérant 1 700 milliards de dollars d’encours, pour une croissance annuelle proche de 30%. Celui-ci prévoit, de plus, une croissance de l’ordre de 23% pour 2013, amenant les encours autour des 2 000 milliards de dollars.

D’autre part, une convergence des univers UCITS/Hedge Funds semble aussi être la réponse aux besoins grandissants des investisseurs pour une diversification/performance combinée à une robuste gestion des risques. Celle-ci peut permettre à la gestion traditionnelle de prétendre à la fois à des performances plus attractives, tout en sécurisant, en tout cas pour un temps, ses marges. Elle offre aussi à la sphère alternative la « liquidité, la transparence et le contrôle » lui ayant jusqu’à maintenant fait défaut. Ainsi, l’intérêt et la part représentée par les institutionnels dans ce secteur, n’ont cessés de croître, les projections tablant sur un renforcement de cette tendance, avec un accroissement des actifs sous gestion de l’ordre de 1 000 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.

De plus, l’Europe et son besoin croissant de financements additionnels des systèmes de retraites par répartition laissent entrevoir de bonnes perspectives de développement. La proposition de nouveaux produits doit offrir aux investisseurs une meilleure certitude quant aux résultats finaux, afin de faire correspondre les gestions d’actifs et de passifs d’une population vieillissante, plutôt qu’uniquement se concentrer sur une maximisation à court terme. Dans cette optique, des produits du type « Liabilities Driven Investments », permettant de gérer ces problématiques actifs/passifs, ont de belles perspectives devant eux, renforçant encore les passerelles entre le monde la gestion d’actifs et celui de l’assurance.

Enfin, « l’absence » de rendements au cours de ces dernières années tend à faire évoluer certaines stratégies d’investissement vers une optique plus long terme, basée, certes, sur une limitation de la liquidité mais aussi un ratio rendements/risques meilleur que celui proposé par les marchés financiers. Pour cela, de nouveaux véhicules comme l’ELTIF (« European Long Term Investment Fund »), pour autant que la définition du rôle et des attentes soient les mêmes pour l’ensemble des parties prenantes à leur développement, laissent entrevoir de nouvelles opportunités de placement.

Conclusion

En répondant à l’ensemble de ces problématiques (transparence&contrôle, coûts/marges, stratégies), l’industrie peut d’avantage contribuer à soutenir la croissance indispensable à l’évolution de nos économies, en fournissant l’épargne répondant aux besoins capitalistiques nécessaires à leurs développements. Ceci pourra avoir comme effet un assouplissement du calendrier réglementaire, permettant à tous d’envisager sereinement une évolution coordonnée et pérenne, pour le bénéfice de l’investisseur final.

Nicolas Bannier, Directeur Associé, EY Luxembourg