Letzebuerger Gemengen, 6 December 2013

Soigner et dépenser de manière responsable

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« A l’heure actuelle, il y a une opportunité unique de définir une stratégie en matière d’offre de soins et de financement durable du système de santé au Luxembourg», explique Pierre Mangers, associé responsable du secteur public auprès d’EY Luxembourg. Interview.

Les acteurs de la santé se sont réunis ce mois-ci dans le cadre de la quadripartite d’automne, laquelle se concentre traditionnellement sur les finances de la Caisse Nationale de la Santé.  Quel est votre regard sur le système de santé au Grand-Duché et quelle est votre vision ?

Notons que la médecine, dans le monde occidental et au Luxembourg, se trouve face à un paradoxe. Plus elle progresse, plus la durée de vie augmente et plus les maladies dites chroniques, surtout  visibles à l’âge avancé, connaissent un essor.  Même s’il en résulte une explosion des coûts de santé, c’est au final une «bonne nouvelle», dans la mesure où cela signifie que les politiques de santé ont réussi car la population a connu un prolongement de sa vie et surtout une augmentation de sa qualité de vie.

Le Luxembourg devra faire face aux mêmes défis sociétaux que les grands pays. Selon les statistiques de l’OCDE, le Luxembourg consacre aujourd’hui 8% de son PIB aux dépenses de santé et se trouve ainsi en ligne avec la moyenne des pays avancés de l’OCDE en matière de santé publique. Néanmoins, ces dépenses de santé progressent plus rapidement que le PIB.  Un éventail de mesures devra être étudié pour inhiber cette évolution.

Le spectre des maladies a changé : 80% des coûts de santé proviennent des maladies dites chroniques et non des maladies aiguës du passé, rapport inversé il y a 100 ans. Les efforts doivent être consentis au niveau de cinq grandes pathologies : les maladies cardio-vasculaires, le diabète, les maladies pulmonaires, le cancer et les maladies neuro-dégénératives.

Le système de santé luxembourgeois a l‘opportunité de se moderniser en vue d’atteindre les indicateurs de performance de l’OCDE en matière de gestion médico-économique et d’innovation.

Concernant la gestion médico-économique, notre pays voit l’opportunité d’introduire un système de type DRG («Diagnostic Related Group») qui permettra de connaître le coût total des traitements médicaux par cas pathologique du patient lors de son parcours hospitalier et ainsi de se mettre en conformité avec la directive cadre européenne des droits des patients dans les soins de santé transfrontaliers. De surcroît, le DRG représentera une avancée majeure pour supporter les hôpitaux dans leurs efforts de maîtrise de coûts au vu de la nouvelle transparence accrue.

Les politiques de prévention ciblées sur les personnes à risque représentent en plus de la médecine personnalisée une véritable innovation.

Une maladie chronique pourra se soigner par des traitements « à la carte », très efficaces mais en revanche coûteux. Le Luxembourg montre notamment déjà son innovation grâce à l’IBBL (Integrated Biobank of Luxembourg) actif dans ce domaine.

L’homme à l’écoute de son corps, moyennant les nouvelles technologies numériques, pourra anticiper son état de santé en mesurant ses données médicales. En matière de diabète par exemple, ces technologies au « smart phone », agissant comme « stéthoscope » du XXIème siècle, aident le patient à mieux gérer son état de santé. La plupart des patients pourront, grâce à la médecine mobile, contrôler l’ensemble de leurs paramètres critiques allant de l’hypertension, au sucre jusqu’au cholestérol.  

Quel pourrait être le cadre de l'action publique pour les années à venir en matière de santé au Luxembourg ?

A l’heure actuelle, il y a une opportunité unique de définir une stratégie en matière d’offre de soins et de financement durable du système de santé au Luxembourg.

Le nouveau plan hospitalier prévoyant la spécialisation des hôpitaux en pôles d’excellence (p.ex. ORL, dermatologie, neurologie, etc.) est en cours de validation par les quatre grands groupes hospitaliers du pays.

La spécialisation des hôpitaux luxembourgeois devra passer par un processus de concertation, de documentation et d’évaluation sur base de normes internationales standardisées (diagnostic, parcours médical, qualité). Cette concentration en spécialisations des hôpitaux aura comme avantage non seulement de créer des économies d’échelle moyennant des masses critiques. Une multiplication des interventions similaires pourra aussi augmenter la qualité des prestations rendues et contribuer également au niveau de la gouvernance et de la gestion financière.

Des synergies entre les quatre groupes hospitaliers du pays pourront être supportées par trois mesures complémentaires : 

  1. la mutualisation systématique des achats à travers la centrale d’achat des hôpitaux
  2. un système de comptabilité analytique harmonisé
  3. une plateforme informatique partagée

L’offre de soins devra également être analysée en vue de déterminer le potentiel d’économies qui résulterait le cas échéant d’une augmentation de la chirurgie ambulatoire. Les experts médico-économiques favorisent le renforcement de la chirurgie ambulatoire pour réduire le nombre de lits aigus, de supporter la réorganisation par pôle d’excellence et de mutualiser les plateaux techniques.

Ceci pourra entraîner une réduction du nombre des blocs opératoires et réduire les coûts. Certains pays de l’OCDE ont même adapté la tarification des soins ambulatoires en vue d’inciter les hôpitaux à pratiquer davantage de la chirurgie ambulatoire.

En amont de la construction de nouvelles mégastructures hospitalières et des rénovations de taille, il faudrait évaluer l’impact sur la performance hospitalière en matière de productivité et de la qualité des soins.

La Suède par exemple prend en compte les aspects stratégiques de l’évolution de son patrimoine hospitalier immobilier au niveau national et peut ainsi évaluer l’impact des investissements immobiliers sur la performance de son offre de soins.

Transposé au Luxembourg : si le taux de la chirurgie ambulatoire avoisinait les 80% au Grand-Duché,  comme c’est le cas en Scandinavie, le taux d’occupation d’une grande partie de nos lits aigus se réduirait et nous pourrions concentrer une grande partie de nos investissements sur la modernisation des capacités existantes au lieu d’agrandir davantage l’offre des soins qui risque de ne plus être finançable dans la durée sans augmentation sensible des cotisations.

De surcroît,  la prescription conséquente de médicaments génériques et le recours systématique à la télémédecine permettront de mieux maîtriser l’évolution des coûts.

En parallèle, la demande des soins devrait être analysée en vue de limiter les risques de la surconsommation des médicaments et de prescriptions médicales et en vue de développer des programmes de prévention ciblés sur les segments de la population à risque de maladies chroniques.

 Y a-t-il un bon moment pour une telle réforme de santé ambitieuse mais néanmoins nécessaire ?

Dans tous les pays de l’OCDE, nous avons pu observer que les réformes du secteur de la santé publique sont complexes et nécessitent un dialogue nourri par les parties prenantes, un véritable « case of change » pour initier une remise en question impulsée par la politique qui cherche à réconcilier les intérêts des patients, des professionnels de la santé et des villes abritant les établissements hospitaliers.

C’est exactement cette opportunité formidable qui permet au nouveau gouvernement d’élaborer un cadre règlementaire intelligent, une vision progressive de la médecine, des objectifs partagés entre tous les acteurs et une stratégie cohérente pour orienter la santé publique et son modèle de gestion médico-économique vers un financement durable.

Je suis confiant que si en plus, nous sommes capables de capitaliser sur les enseignements clefs des projets de réforme de santé des pays les plus avancés, nous aurons contribué avec succès à notre pays qui est en train de s’adapter à la « nouvelle économie ». A la fin de la journée, il faudra pouvoir soigner et dépenser de manière responsable.

 

 Pierre Mangers, Associé responsable du secteur public, EY Luxembourg