Letzebuerger Gemengen, Mars 2014

Commencer par prendre de bonnes habitudes

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Au regard des objectifs de l’équipe dirigeante du pays, fraîchement élue, Pierre Mangers directeur associé responsable du secteur public auprès d’EY Luxembourg, nous livre son point de vue sur les mesures en faveur d’une soutenabilité des finances publiques.

Monsieur Mangers, le programme gouvernemental est connu, la nouvelle équipe gouvernementale s’est mise au travail; elle a de multiples défis à relever, à commencer par assurer le financement durable de l’Etat. Quel est votre avis ?

Il est de notoriété publique que les finances publiques de notre pays ne sont pas au beau fixe. C’est pourquoi il ne faut pas retarder les actions nécessaires au redressement des finances publiques. Cependant, il faudra laisser au gouvernement le temps nécessaire pour élaborer un plan d’action réfléchi et ne pas précipiter les choses. Le redressement devra se faire de façon structurée, dans le calme et en gardant la main mise sur la souveraineté, afin que la compétitivité et l’attractivité du pays tout comme la cohésion sociale soient maintenues. Ne nous leurrons pas, l’exercice nécessitera du courage, mais il est préférable de le réaliser maintenant plutôt que dans quelques années.

Il existe deux leviers d’action pour assainir les finances publiques, celui de la réduction systématique des dépenses et celui de l’augmentation des recettes. Le programme gouvernemental entend agir sur les deux volets. Tous les pays de l’OCDE qui ont assaini leurs finances et ont su maintenir, voire améliorer leur compétitivité, ont d’abord passé au crible l’ensemble de leurs dépenses: frais de fonctionnement, investissements, avant d’envisager une hausse de leur fiscalité. Il n’y a pas de raison que le Luxembourg ne puisse pas le faire.

Sur quelle baisse faut-il tabler, et quelles sont les pistes à privilégier?

A court terme, les prévisions de l’Etat visent une baisse d’un milliard d’euros et de deux milliards d’euros à moyen terme. Il s’agit principalement de compenser la baisse des recettes en provenance du commerce électronique et du tourisme à la pompe, par exemple.

Plusieurs pistes peuvent être explorées par le nouveau gouvernement. Néanmoins, six d’entre elles me semblent prioritaires en raison de leur facilité de mise en œuvre et de leur impact sur les finances publiques et sur base des exemples concluants d’autres pays ayant assaini leurs finances.

La première piste consiste à mettre en place une centrale d’achats pour l’ensemble des ministères, des administrations et entreprises publiques, gage d’économies d’échelle substantielles et de mutualisation des dépenses.

Une deuxième piste repose sur la réduction des coûts d’exploitation et en particulier des dépenses d’énergie des 1.500 bâtiments de l’Etat, présentant ainsi un potentiel d’économies important. D’autre part, il faudra aussi réfléchir à faire du parc immobilier public un vecteur de productivité. Le personnel administratif est aujourd’hui souvent éparpillé à différents endroits sans qu’il n’y ait eu une gestion professionnelle du parc immobilier.

Une troisième piste est de partir du concept de budget base zéro pour chaque poste de dépenses. Ce principe de planification budgétaire consiste à remettre en question toute dépense, et ce, en fonction des priorités des objectifs fixés et des résultats obtenus dans le passé. Grâce à cette méthode, on peut faire mieux avec moins.

Parallèlement, si on prend pour modèle le secteur privé, une quatrième piste facile à mettre en œuvre serait d’encourager les responsables budgétaires des différentes administrations et services de l’Etat à faire baisser les frais de fonctionnement de leur administration par rapport à l’année précédente. Il s’agirait donc de fixer un pourcentage à atteindre, mais pas pour le moins ambitieux, de réduction des frais. Si un tel exercice n’a jamais été réalisé dans le passé de façon systématique, les premières économies pourraient compenser largement les efforts fournis et encourager à poursuivre cette démarche.

Pour finir, il serait souhaitable de mettre sur pied une réforme structurelle du processus d’établissement et d’exécution du budget intégrant les estimations budgétaires à moyen terme, des analyses de sensibilité sur l’impact d’une mesure, notamment dans la construction de bâtiments publics où il convient de considérer le coût de son cycle de vie.

Dans un tout autre ordre d’idées, il revient à l’Etat de se libérer des astreintes importantes qu’il lui faut payer lorsqu’il ne se conforme pas aux directives européennes en vigueur. Rien que le non-respect de la directive-cadre sur l’eau coûte chaque jour 2.800 euros aux contribuables, et il y en a d’autres.

Quid des transferts sociaux?

Ce qu’il faut en premier lieu savoir, c’est que les dépenses de prestations sociales ont représenté 47% des dépenses publiques luxembourgeoises, correspondant à un montant de 8,9 milliards d’Euros en 2012. Il est donc logique de vouloir comprendre ce pourcentage et de remettre à plat tout le système de subventions et de transferts sociaux dont beaucoup sont décorrélés de la réalité. Il est donc temps d’analyser toute subvention allouée, tant au niveau de la culture, de l’immigration, du social que des allocations chômage, pour ne citer que ces exemples. Bien évidemment, il n’est pas question de remettre en cause l’état de bien-être au Luxembourg, mais de rendre le système de subventions plus efficace et lutter contre les tentatives d’abus social.

Outre la réduction des frais de fonctionnement, qu’en est-il des frais d’investissement?

Au regard du haut niveau d’investissement que l’on connaît aujourd’hui et de la comparaison de notre investissement sur PIB par rapport à d’autres pays de l’OCDE, le gouvernement serait en mesure de réaliser des économies de l’ordre de 400 à 600 millions d’euros par an. La rigueur qui prévaut pour l’Etat central devrait également s’appliquer aux communes en vue d’assurer une discipline budgétaire au niveau des frais de fonctionnement liés souvent aux investissements. Cela passerait donc par un encadrement plus strict des communes mais également par l’accroissement des partenariats public-privé, permettant de mieux dépenser dans un cadre de planification budgétaire à long-terme, et notamment via la méthodologie de suivi du coût du cycle de vie.

L’autre levier que vous avez mentionné touche à l’augmentation des recettes. Quelles sont vos préconisations?

Je vois ici essentiellement trois points, qui, à terme, permettront à l’Etat d’engranger davantage de recettes. Il serait utile de redéfinir le modèle d’affaires existant, afin de pouvoir tirer des recettes de nouvelles industries. Le Haut Comité de l’Industrie s’y emploie notamment par la promotion du pays aux investisseurs étrangers dans l’industrie manufacturière. Il faut que nous misions sur nos atouts et en faisions la promotion; des atouts déterminants comme la proximité des marchés, la stabilité politique, une main d’œuvre qualifiée et multilingue ainsi que des régimes d’aides et de subventions spécifiquement dédiés à cette industrie. En résumé, il faut réindustrialiser le pays, un pays dont l’industrie ne pèse plus que 7,5% du PIB contre 15% pour la moyenne européenne, alors que l’objectif de la Commission européenne est de passer à 20% en 2020. 

Un deuxième point crucial est la simplification administrative. Nos normes d’autorisation sont devenues tellement complexes qu’elles risquent de décourager beaucoup d’entreprises à s’implanter au Grand-Duché.

Enfin, il faut revoir la valorisation et la gestion centralisée des participations de l’Etat. Ce dernier étant actionnaire dans de nombreuses grandes entreprises, il devient essentiel de réfléchir si toutes les recettes des dividendes provenant des participations de celui-ci ne peuvent pas être réaffectées dans des investissements profitant à l’économie réelle.

 

Pierre Mangers, Associé repsonsable du secteur public, EY Luxembourg.

 

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