Entretien avec Alain Kinsch, nouveau country managing partner d'Ernst & Young
« Regarder les réalités en face, même si elles peuvent effrayer »
Interview d'Alain Kinsch
Letzebuerger Journal
27 January 2010
Energie, détermination tranquille et regard clair : Alain Kinsch, le nouveau « country managing partner » d’Ernst&Young est du type à bondir immédiatement pour prendre à bras le corps un problème, un défi. Depuis le 1er janvier, il occupe la fonction de « country managing partner » du bureau luxembourgeois de l’entreprise internationale de services professionnels en audit, fiscalité, transaction et services de conseil en entreprise. Une position que ce réviseur d’entreprises et expert-comptable de 38 ans, diplômé en sciences de gestion de l’université de Paris Dauphine et titulaire d’un MBA de l’INSEAD de Fontainebleau remplit à une époque de rodage d’un « changement de paradigme » au niveau du groupe. « Nous sommes passés d’une logique de bureaux nationaux à celle d’un modèle intégré au niveau international », explique Kinsch. Transition déterminée surtout par la demande des clients qui souhaitent avoir les mêmes services de qualité Ernst&Young dans tous les pays où ils sont actifs.
Intégration dans un réseau international
Transition intensément préparée dans le cas du bureau luxembourgeois ces dernière année par son prédécesseur Raymond Schadeck, qui fera valoir ses droits à la retraite en juin prochain après 29 ans de service au sein du réseau Ernst&Young. C’est le choix de Schadeck, mais aussi la volonté de roder une nouvelle équipe pour préparer la stratégie d’Ernst & Young Luxembourg pour la relance économique qui a déterminé le changement de « managing partner ». Alain Kinsch, débutant sa carrière en 1995 chez Arthur Andersen qui fusionna en 2002 avec Ernst & Young, associé et leader de l’activité « private equity » de la firme depuis 2004, s’est finalement vu confier à l’unanimité – gage d’une grande crédibilité évidemment pour le jeune manager - par les 40 autres « partners », la succession de Raymond Schadeck. Avec moins de marge de manœuvre désormais au sein du réseau EMEIA (Europe, Moyen Orient, Inde, Afrique) englobant 87 pays? « Ernst & Young Luxembourg n’a jamais eu autant d’influence et de rayonnement à l’international au sein de notre réseau international qu’aujourd’hui », précise Alain Kinsch, « 14 de nos partenaires ont des responsabilités au sein de la zone EMEIA, dans les fonds immobiliers par exemple, les fonds régulés ou encore le private equity. C’est un associé du bureau luxembourgeois qui dirige les ressources humaines en matière de nos activités de conseil fiscal pour l’ensemble les 87 pays EMEIA». Surtout, le nouveau modèle renforcerait aussi la mobilité des collaborateurs d’Ernst&Young en facilitant notamment les complexes négociations de rémunérations et de facturation qui y étaient liés jusqu’ici.
« Pour le bureau luxembourgeois, c’est une configuration d’autant plus intéressante parce que nous exportons traditionnellement – comme la plupart des entreprises luxembourgeoises d’ailleurs - une grande partie de nos services à l’international », explique Alain Kinsch, « mais encore cela nous permet de renforcer notre réseau et d’intéresser encore davantage de clients internationaux pour le Grand-Duché ».
Un fort ancrage luxembourgeois
Quant au marché purement local, la société de quelque 920 collaborateurs compte parmi ses clients des entreprises de tous secteurs et de toutes tailles. « L’ancrage luxembourgeois est très important pour nous », souligne Kinsch, remarquant que près du tiers des partenaires sont Luxembourgeois – plus que dans les autres « big four ». Il relève par ailleurs qu’Ernst & Young soigne particulièrement son unité conseil aux administrations publiques, aux communes, aux établissements para-étatiques et cite comme exemple les hôpitaux. D’autres activités dans lesquelles Ernst & Young Luxembourg compte continuer à investir sont outre les services au secteur financier, y inclus les finances islamiques et la microfinance, le conseil dans la logistique et le secteur maritime et les technologies environnementales. « Toutes les activités de ces secteurs ont toujours un volet financier », explique Alain Kinsch. Ainsi, Ernst & Young a par exemple participé à la mise en place et est aujourd’hui le réviseur des deux plus grands fonds maritimes au Luxembourg.
Stratégie de croissance
« Nous poursuivons clairement une stratégie de croissance », explique le « managing partner » qui observe un léger mieux dans les chiffres en fin 2009, après des mois très difficiles. « D’une croissance à deux chiffres pendant des années, nous sommes tombés à 6% pour le dernier exercice », explique Alain Kinsch, « il faut voir si la tendance de fin 2009 se confirme ». En tout cas, l’entreprise continue à investir dans ses ressources humaines : 167 nouveaux collaborateurs (dont 50 stagiaires) la rejoindront courant 2010.
« Nous sommes confiants sur la relance », affirme Kinsch, qui n’exclut cependant pas qu’il y aura encore « quelques mauvaises surprises » au Luxembourg comme ailleurs en Europe. « Il faut voir comment les Américains réussissent à contrôler les problèmes sur leur marché immobilier. Il faut voir quel impact aura l’arrêt des programmes de conjoncture qui sont en train de se terminer », explique l’interlocuteur, « et il faut voir à quel moment les banques recommenceront à prêter à des niveaux plus élevés». Kinsch constate qu’il est toujours difficile pour l’instant d’obtenir des leviers financiers pour des fusions-acquisitions. Une situation dont pâtit le Grand Duché, traditionnellement une place d’accueil pour des structures financières dans ce contexte.
Le spécialiste du « private equity » est convaincu que « la place financière luxembourgeoise a sa carte à jouer » dans la mouvance de la nouvelle directive « AIFM » sur les investissements alternatifs mais aussi dans l’attraction d’activités des fameux « ultra high net worth individuals ». Même quand le secret bancaire aura un jour disparu ? « Il faut nuancer ce débat », appelle Kinsch, «l’aspect fiscalité disparaîtra à terme et cela aura certainement des répercussions sur la place. Il faudra une transition en douceur afin de donner aux banques de la place le temps pour se repositionner. L’avenir du secret bancaire au niveau de la discrétion, celui du droit à la protection de la vie privée, au niveau de services très sophistiqués et une offre de banque privée à très haute valeur ajoutée et ceci indépendamment de toute considération fiscale. Si aujourd’hui quelques banques ont déjà adopté ce modèle de services, nous devons maintenant repositionner l’image du « private banking made in Luxembourg » sur ce créneau.».
Proposer un « package » Luxembourg
Une forme de secret bancaire devrait demeurer, estime le spécialiste. Au Luxembourg de jouer cette carte mais aussi de créer les conditions pour offrir toute une palette de services et d’infrastructures aux intéressés. Et surtout de continuer à être plus rapide et plus flexible que d’autres pays. Dans cet esprit, Alain Kinsch estime cruciale la promotion du Luxembourg sous tous ces aspects. « Il faut pouvoir proposer un package ailleurs », affirme le patron d’Ernst & Young Luxembourg en soulignant la nécessité d’étendre les efforts de promotion. Il reste confiant dans les atouts du pays et de son économie. « Mais nous ne devons pas tomber dans le travers de croire que nous retournerons à la situation d’avant la crise. Nous devons regarder les réalités en face même si elles sont effrayantes et ne pas camper sur des acquis qui n’en sont pas. Je suis convaincu que nous allons être innovateurs, que nous allons continuer à renforcer la collaboration entre secteur public et secteur privé pour le développement et la promotion de notre économie, être plus rapides, plus flexibles et plus ‘smart’ dans l’exécution de nos stratégies que les autres pays. C’est pourquoi je suis confiant dans l’avenir de notre économie », conclut-il.
Posted on 27 January 2010