Les défis de la banque privée au Luxembourg
Par Pierre Weimerskirch
Agefi Luxembourg
Février 2010
Avec la crise financière et économique sans précédent, l’environnement économique s’est détérioré dramatiquement en 2008 et la finance mondiale est entrée dans la tourmente. L’intervention massive des Etats pour sauvegarder les banques et le système financier a fait exploser le déficit des finances publiques et a conduit certains Etats Européens au bord de la faillite. Le Luxembourg étant traditionnellement placé en tête des pays les plus développés et donc les plus prospères d’Europe a engendré de la jalousie auprès des autres Etats européens. Beaucoup d’entre eux voient le combat contre une offense fiscale comme leur priorité principale et cherchent toute argumentation pour renflouer leurs caisses.
Avec le G20 en mars 2009, un nouvel ordre règlementaire s’est établi, lequel voit, entre autres, le mal dans le secret bancaire. En effet, le secret bancaire est considéré comme le principal obstacle à une taxation efficace et juste. Depuis mars dernier, une vraie chasse aux sorcières se déroule vis-à-vis des centres private banking internationaux, sans faire de distinction. Depuis, la pression ne cesse d’augmenter vis-à-vis de la place financière luxembourgeoise et de son secret bancaire, tandis que les grands voisins directs du Luxembourg prônent l’échange automatique et général d’informations entres administrations fiscales concernant les clients des institutions bancaires. Le Luxembourg est depuis, en position de défense de son secret bancaire.
Dans cette situation, la question se pose de savoir si la banque privée a encore besoin du secret bancaire pour se développer?
La question est délicate, dans la mesure où le secret bancaire est une composante importante de l’offre private banking. Le secret bancaire est un instrument permettant de protéger le respect de la vie privée et la confidentialité des données financières des clients des banques. Avec les nouvelles règlementations récentes comme par exemple MiFID, les banques sont en effet obligées de collecter et détenir beaucoup plus d’informations sur leurs clients afin de mieux connaître leur profil d’investisseur et avoir une meilleure connaissance de leur situation patrimoniale. Les banquiers sont devenus des détenteurs d’informations par profession comme le constatent les professeurs Baums, Bonneau et Prüm dans une note récente (L’échange automatique d’informations face au respect de la vie privée, au secret bancaire et aux principes de liberté du marché intérieur. Theodor Baums, Thierry Bonneau, André Prüm, 2009). Le secret bancaire prémunit les clients des banques avec un cadre légal de protection des données à caractère personnel. Dans leur note les professeurs Baums, Bonneau et Prüm soulèvent le risque que l’échange automatique d’informations engendre du moins potentiellement, une restriction des flux de capitaux entre Etats membres et perturbe, par la même occasion, les prestations transfrontalières de services bancaires.
Après 20 ans de croissance spectaculaire, la menace de la suppression du secret bancaire rend les milieux professionnels frileux et soucieux de l’avenir de la place et du private banking en particulier. Les banquiers sont en effet persuadés que la suppression du secret bancaire et le passage à l’échange automatique des données va pousser les clients vers des places concurrentes hors de l’Union Européenne, et par la même entraîner la disparition d’un grand nombre de banques de la place. La question est de savoir dans quelle mesure le cluster de compétences de banque privée qui s’est développé pendant les trente dernières années risque de s’anéantir. L’importance économique de la place financière pour le pays et plus particulièrement du private banking est indéniable et apparaît à travers quelques chiffres : 250 milliards d’actifs sous gestion, 6.000 emplois, 265 millions de recettes fiscales et 3% du PIB (Codeplafi, 2006. Estimations Ernst & Young, 2009). Il est clair, qu’un affaiblissement sérieux du cluster banque privée aura également des répercussions négatives sur les autres secteurs de l’économie. La forte imbrication de l’activité banque privée avec celle des fonds d’investissements risque également d’affaiblir ce secteur.
Comme la probabilité semble forte que le pays soit amené à « lâcher » sur le secret fiscal, il est d’autant plus important de développer le concept du secret professionnel du banquier ainsi que de renforcer la législation autour de la protection des données privées du client i.e. les données autour de la personnalité, de la vie privée et familiale. La « vraie » banque privée est en effet basée sur une relation de confiance entre le banquier et son client, et l’absence d’un environnement de protection des données privées, pilier important de la banque privée se ferait négativement ressentir.
Toutefois, si la confidentialité et la protection des données constitue un élément capital du private banking, cela n’est néanmoins pas une condition suffisante du succès et du développement de la banque privée. En effet, le succès et le développement futur de la banque privée au Luxembourg dépend de plusieurs facteurs lesquels représentent en même temps des défis majeurs pour les banques privées:
Transformation du fonds de commerce : aujourd’hui, la majorité des clients private banking à Luxembourg sont de faible taille et ont le statut off-shore. D’après la dernière étude private banking d’Ernst & Young, la moyenne d’actifs par client est d’EUR 750.000 et 69% des clients ont des avoirs inférieurs à EUR 250.000. Ces clients de la première heure de la place financière étaient surtout à la recherche d’un lieu sûr et « secret » pour leur argent parce qu’ils n’avaient pas confiance dans leur pays et la politique de celui-ci. Le futur de la place de Luxembourg passe désormais par la capitalisation de clients ayant des actifs moyens plus élevés et transparents. Ceci nécessite l’attraction de nouveaux types de clients comme par exemple les clients première génération de richesse ou les entrepreneurs. Ces clients recherchent moins le secret fiscal et sont plus à la recherche de solutions quant à la structuration de leur patrimoine. Malheureusement, certaines banques auront du mal à aborder le virage en temps voulu car elles n’ont pas la capacité ou les moyens de le faire.
Adaptation de la proposition de valeur ajoutée : Les banques à la pointe sur le plan mondial réussissent d’abord et avant tout par leur capacité à mettre en avant des produits et services exceptionnels. Elles ne considèrent pas leurs produits comme des produits isolés mais leurs associent de plus en plus de services connexes. Ces banques privées disposent d’un portefeuille stratégique de produits et services qu’elles peuvent compléter avec d’autres produits et services variant selon les besoins du client. En effet, pour servir les nouveaux types de clients visés, les banques devront proposer une offre de gestion patrimoniale complète et bien maîtriser l’éventail de véhicules de structuration que le Luxembourg offre à cet égard. Souvent, ces services connexes sont fournis par des partenaires externes. La disposition d’un réseau de partenaires de qualité et de confiance est dès lors primordiale. En résumé, il faut être meilleur que le banquier privé domestique du client en France, Allemagne, Belgique en termes de produits, solutions et qualité de service et être complémentaire dans l’offre de produits et services . En parallèle, il faut également standardiser l’offre de produits et services pour les clients affluents et réduire la complexité du processus de traitement avec ces clients.
Amélioration de l’efficacité opérationnelle : A l’échelle internationale, la banque privée à Luxembourg est très compétitive en termes de coûts. Avec un « cost income ratio » moyen de 52 points de base, la banque privée luxembourgeoise » (Private Banking Benchmarking Survey 2009. Ernst & Young, 2009) se positionne en tête de peloton si nous la comparons à la moyenne de 69,5 points de base de l’étude de private banking internationale récente de l’Université de Zurich (The International Private Banking Survey 2009, Universität Zurich, 2009).
L’efficacité opérationnelle semble être toujours un argument de taille des banques luxembourgeoises dans le groupe auxquelles elles appartiennent. S’il s’avère que cela coûte moins cher de faire du business à Luxembourg que dans le reste de l’Europe, il y a de fortes chances que la plate-forme luxembourgeoise soit amenée à se développer davantage dans les groupes. Ceci étant d’autant plus vrai si l’offre de produits et services est attractive. Dans l’environnement actuel des choses et les transformations et adaptations restant à faire, l’amélioration de l’efficacité opérationnelle représente un vrai défi pour les banques privées à Luxembourg.
Le plus grand danger auquel un banquier privé de la place risque d’être exposé est en réalité l’inertie du statu quo. Ceux qui ne sont pas prêts à évoluer ou qui restent prisonniers de leur raisonnement et de leur vision vont être menacés de disparition. Depuis toujours, la finance est marquée par des cycles d’innovation, de destruction et de mutation majeurs. Ceci est d’autant plus vrai pour la banque privée de la place telle qu‘on l’a connait aujourd’hui et qui est en train de passer au travers de ces cycles.
Par Pierre Weimerskirch
Partner – Ernst & Young, Financial Services Office
Posted on 11 February 2010