Vers une diversification choisie
Changer Le luxembourg Par Axelle Ferey*, Ernst & Young, Luxembourg
Letzebuerger Land
18 June 2010
Le Ministre Frieden déclarait récemment « Il va falloir changer le Luxembourg » ; volontairement provocatrice, cette injonction n’en rappelle pas moins la nécessité pour la place financière de Luxembourg, dans le contexte d’une crise financière et économique qui ne l’ont pas épargné, de repenser son avenir.
La crise économique n’a pas épargné le Luxembourg, lequel conserve pourtant de solides atouts
Les indicateurs économiques clés en témoignent, si le Luxembourg a pu être moins touché que d’autres en Europe par la crise économique née à l’été 2008 dans le sillage de celle des subprimes aux Etats-Unis, il n’en a pas moins été profondément et durablement affecté.
Ainsi, le rapport Ernst & Young Eurozone Forecast (EEF) récemment publié en collaboration avec l’institut Oxford Economics rappelle que le traditionnel excédent fiscal du pays devrait céder la place en 2011 à un déficit d’environ 5% du PIB, dans un contexte de dépenses – sociales notamment – accrues et de recettes fiscales moindres. Il souligne toutefois le caractère cyclique de ce dernier, lié notamment au sauvetage de la banque Fortis auquel l’Etat Luxembourgeois a largement participé, via un appel au marché d’un montant record de deux milliards d’Euros en décembre 2008. De surcroît, le rapport souligne également le niveau modéré de la dette publique luxembourgeoise, qui s’établira aux alentours de 15% du PIB en 2011, suite à un nouvel emprunt de deux milliards d’Euros lancé par l’Etat en mai 2010 et placé auprès d’investisseurs institutionnels. Un chiffre qu’envieraient de nombreux voisins de Luxembourg en Europe et qui, malgré sa dégradation profonde depuis 2008, laisse encore au pays une certaine marge de manœuvre.
La crise est également allée de pair avec un renforcement de la pression concurrentielle exercée par les compétiteurs du Grand Duché sur ses segments phare, tels que la distribution transfrontalière de fonds UCITS, par exemple.
Est-ce à dire que Luxembourg doit aujourd’hui douter du modèle qui a construit son succès depuis près d’un demi-siècle et le remettre en cause ? Nous n’en pensons rien. Il nous semble en revanche urgent de définir et d’exposer une stratégie nouvelle et ambitieuse, centrée sur l’action et accompagnée de mesures concrètes pouvant être déployées à court, moyen et long terme. L’objectif nous paraît devoir être appréhendé à un double niveau : conforter l’existant et développer de nouveaux axes de croissance.
Conforter la position de Luxembourg sur ses secteurs traditionnels
Conforter les points forts de Luxembourg constitue un axe majeur de réponse à la crise financière mais aussi et surtout de préparation de l’avenir qui ne doit pas être négligé. A cet égard, il nous semble important de conforter la position de Luxembourg sur certains des secteurs qui ont établi sa réputation actuelle au sein du monde financier européen et international, à commencer par celui des fonds d’investissements traditionnels, en renforçant, par exemple, certaines infrastructures techniques, telles que celles relatives au dénouement des transactions (infrastructures dites de settlement), où d’importants gains d’efficacité semblent exister (Actuellement le coût de dénouement d’une transaction sur un fonds d’investissement s’élève en moyenne à € 20, à comparer à € 1 pour des actions). Un autre aspect pourrait consister à renforcer la place de Luxembourg en matière de banque dépositaire, ce qui pourrait passer par un renforcement des synergies entre Clearstream, structure internationalement reconnue pour le dénouement des transactions, et les banques dépositaires. Quelles que soient les actions engagées, elles passeront par une phase d’identification des principaux changements nécessaires au niveau du cadre légal, réglementaire et fiscal afin de devenir le centre d’administration le plus compétitif en matière de fonds d’investissement traditionnels et de UCITS IV, en particulier.
Une réflexion suivie de mesures concrètes pourra également être entamée sur l’adaptation du droit et de la fiscalité dans le but d’attirer au Luxembourg les véritables centres décisionnels et administratifs de groupes multinationaux européens (« Worldwide headquarters ») ou de multinationales américaines et asiatiques pour l’Europe (« European headquarters »), ainsi que leurs cadres dirigeants. A cet égard, les dispositifs d’ores et déjà existant dans plusieurs pays avoisinant tels que la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, ou encore la Suisse pourront servir de source d’inspiration. La problématique est similaire dans le cadre de la création d’un environnement attractif pour la localisation des sociétés de gestion et/ou gestionnaires (« management companies » / « managers ») de fonds alternatifs et de fonds UCITS IV. Les mesures à destination des grands groupes internationaux pourraient également recouvrir une offre de structuration de leurs financements, passant notamment par l’utilisation de SOPARFI(s). L’opportunité consisterait ici à s’appuyer sur cet outil pour attirer les structures de financement de ces grands groupes pour lesquels il n’existe pas de plateforme de structuration optimale en Europe actuellement, malgré la position relativement forte de la Suisse (taux d’imposition faible) ou de la Belgique à cet égard (régime des déductions notionnelles). Une réponse à ce défi pourrait consister à attirer à Luxembourg des services de centralisation de la trésorerie et de « cash pooling » au moyen d’un régime fiscal dédié.
Vers de nouveaux horizons : réinventer la banque privée, créer un secteur des activités financières durables et responsables, mais surtout, devenir le leader européen en matière de fonds d’investissements alternatifs
Fort de l’expérience acquise en matière de banque privée, le Luxembourg peut légitimement aspirer à se positionner comme place bancaire de référence pour des services de banque privée alliant sécurité, protection de la vie privée et sophistication. Ceci impliquera notamment sa capacité à se diversifier vers les marchés hors Union Européenne, foyers d’une « nouvelle génération » d’Ultra HNWI (High Net Worth Individual) tels que les pays asiatiques, l’Amérique Latine et le Moyen Orient.
Un second axe de développement pourrait résider dans les activités financières liées au domaine émergent de l’ « impact financing et qui regroupent notamment les fonds d’investissements en énergies renouvelables, les structures de financement PPP (Public Private Partnership), les fonds microfinance ou encore l’offre en matière de philanthropie. Ceci n’est pas totalement nouveau pour Luxembourg, mais il s’agirait cependant de regrouper les actions en la matière, pour les rendre plus lisibles, via la création d’un « label » d’excellence, par exemple, lequel permettrait un positionnement unique de Luxembourg sur ces activités qui constituent une tendance de fonds dans le secteur financier, et une demande croissante de la part d’une clientèle soucieuse de concilier finance, rendement, et responsabilité sociale.
Enfin, il nous semble que Luxembourg dispose de multiples atouts pour devenir le leader européen en matière d’investissements alternatifs pour peu qu’une stratégie claire accompagnée d’un plan d’action global à court, moyen et long terme soit mis en place pour développer les avantages compétitifs nécessaires. Ce secteur, qui regroupe notamment le Real Estate, le Private Equity et les activités des fonds hedge traverse en effet actuellement une phase de changements profonds, qui trouvent leur source dans les transformations majeures de l’environnement réglementaire apparues dans le sillage de la crise financière et des faiblesses qu’elle a pu révéler. Ce contexte constitue à notre avis une opportunité unique à saisir.
Parmi les atouts clés dont dispose le Luxembourg et sur lesquels il pourrait s’appuyer, nous pensons notamment à son environnement réglementaire et fiscal pragmatique et flexible permettant, par exemple, de créer aisément des structures alternatives, sans oublier le label on shore de la place, son expérience d’une fonction de banque dépositaire réglementée et sa forte culture de protection de l’investisseur qui pourraient revêtir toute leur importance dans le cadre des dispositions relatives notamment à la distribution des fonds dans l’Union européenne actuellement discutées dans le cadre de la future Directive Alternative Investment Fund Managers (AIFM). Le portefeuille complet de structures disponibles, s’étendant des structures non régulées aux structures régulées, est particulièrement adapté à l’industrie alternative et à ses niches, en permettant de créer localement aussi bien le fonds que le véhicule de détention des participations. En outre, le lien ténu entre l’industrie et les autorités dans un souci constant de répondre aux besoins des praticiens conduit à une adaptation régulière de l’existant. Tel a été le cas pour les modifications apportées à la loi SICAR en octobre 2008 et s’applique aujourd’hui à la loi SIF, dans le contexte plus global de révision de la loi de 1915. On peut enfin citer – sans que cette liste soit exhaustive – la disponibilité d’une masse critique de prestataires de services spécialisés disposant d’une connaissance approfondie des besoins d’une clientèle internationale. Le caractère international constitue d’ailleurs l’un des facteurs clés de différenciation du Luxembourg, résolument orienté vers la distribution internationale, le service aux groupes multinationaux et aux acteurs globaux de l’industrie alternative, ainsi que la promotion active de la place financière luxembourgeoise dans le monde, en s’appuyant notamment pour ce faire sur une main-d’œuvre multiculturelle et multilingue.
En terme d’action à mettre en œuvre, la priorité immédiate nous semble devoir porter sur les services de « back-office » qui constituent une extension logique des compétences actuelles de la place financière luxembourgeoise (structuration, domiciliation, administration et services de banque dépositaire) ainsi que sur les services de « middle-office » (gestion administrative des portefeuilles, gestion des risques et relations avec les investisseurs). Il nous semble toutefois également nécessaire de lancer un plan courageux et novateur pour attirer la partie « front-office », à savoir les gestionnaires eux-mêmes via un ensemble de mesures d’accompagnement, fiscales notamment.
Le Luxembourg nous semble donc aujourd’hui disposer de multiples atouts, ainsi que de pistes potentielles de développement variées pour construire un avenir solide fondé sur une croissance diversifiée de sa place financière. Nous en avons exposé certains ci-dessus. Il en existe d’autres, bien entendu, tels que la sécurité informatique en matière bancaire, par exemple, ou encore l’amélioration du cadre règlementaire lié à la propriété intellectuelle. Dans un contexte de ressources plus limitées que par le passé, il conviendra toutefois de sélectionner les priorités sur lesquelles investir et/ ou significativement renforcer les moyens alloués. L’arbitrage ne sera pas aisé et les raisons le sous-tendant devront être communiquées avec tact à l’ensemble des parties concernées. Le défi vaut pourtant pleinement la peine d’être relevé. L’avenir de la place financière Luxembourgeoise, épine dorsale de l’économie, et son nouveau souffle en dépendent.
*Axelle Ferey, Senior Manager, Ernst & Young, Luxembourg