La recomposition du paysage bancaire européen se poursuit…

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Agefi Luxembourg
April 2011

Dans ces mêmes pages nous évoquions il y a deux ans l’impact de la crise financière de septembre 2008 sur le secteur bancaire en Europe et l’inévitable recomposition qu’elle avait commencé à entraîner – et qui devait immanquablement se poursuivre avec son corolaire en matière de bouleversement des positions acquises. Qu’en est-il deux ans après ? La vague de concentration du secteur annoncée a-t-elle eu lieu ? Le poids croissant des pays émergents dans l’économie mondiale a-t-il un impact direct sur la hiérarchie des banques ? Comment celles-ci sont-elles affectées par la crise de la dette souveraine mais également par les nouvelles réglementations issues du G 20 ? Comment les facteurs macro-économiques changent-ils la façon d’exercer le métier de banquier ? Enfin, quel regard les investisseurs portent-ils sur le secteur bancaire, qui, après avoir été le « chouchou » des boursiers jusqu’à la mi-2007 (date de l’éclatement de la crise des sub-primes), est fortement chahuté depuis, malgré l’amélioration parfois spectaculaire des résultats des banques ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter d’esquisser une réponse.

Fort ralentissement des acquisitions

Après quelques mois d’intense activité en matière de fusions/acquisitions à la fin 2008 et au début 2009, le nombre et le volume des opérations dans le secteur bancaire ont très fortement ralenti en 2009 et 2010. Et ce pour des raisons évidentes : les nouveaux poids lourds du secteur ont été occupés à digérer leurs proies en les intégrant dans leur propre dispositif de groupe, tandis que la perspective des nouvelles contraintes réglementaires issues du G 20 (notamment Bâle 3) a conduit les banques à poser en priorité la question de leur niveau de capitalisation et de leur solidité financière avant de songer à procéder à de nouvelles acquisitions, et ce malgré l’amélioration spectaculaire de leurs résultats et le fait que la plupart d’entre elles ont déjà pu rembourser les aides d’état dons elles avaient bénéficié à l’automne 2008. Quant aux banques qui ont le plus souffert de la crise financière au point de devoir leur survie à l’intervention des états, elles ont été également bien occupées à redresser leur rentabilité intrinsèque et à préparer la cession de pans entiers de leurs activités pour permettre de rembourser les aides reçues.

Graphique capitalisation boursiere 



 



En outre, la crise de la dette souveraine qui a commencé en 2010 – et ne semble pas prête d’être définitivement résolue – a contribué à fragiliser un peu (voire beaucoup) plus un certain nombre de banques dont le portefeuille est particulièrement concentré en titres émis par des États dont la solvabilité est jugée compromise : c’est le cas des grandes banques britanniques (notamment RBS et Lloyds Banking Group) avec l’Irlande ou des banques espagnole, dont l’exposition au risque sur le Portugal dépasse les 100 milliards d’euros. Au final, les principales acquisitions récentes ont surtout été dictées par la contrainte : les « cajas » espagnoles par exemple, ont été forcées de fusionner par la Banque d’Espagne pour éviter la faillite du fait de leur surexposition à la bulle immobilière.

Tableau résultat des banques 

 




Cela ne signifie pas pour autant que le mouvement de concentration du secteur bancaire en Europe – dont on a dit et répété dans ces colonnes qu’il reste relativement fragmenté, en particulier en Allemagne et en Italie - soit terminé. Il y a en effet fort à parier qu’une fois qu’ils auront renforcé leurs fonds propres pour se mettre en conformité avec les exigences de Bâle 3, les leaders de l’industrie – BNP Paribas, HSBC, Barclays, Santander, BBVA et même UBS, pour ne citer que les principaux – se mettront en quête de relais de croissance et de nouvelles parts de marché  à travers des acquisitions ciblées.

Modèles économiques à repenser

Les réformes réglementaires issues du G 20 ont commencé à imposer aux banques de revoir leurs modèles économiques de manière drastique, du fait notamment des limites à la prise de risque qu’imposent aussi bien les exigences accrues en matière de fonds propres et de liquidité que les règles encadrant les bonus. L’impact de ces nouvelles mesures – qui sont encore en cours de calibrage – se fera sentir principalement dans 3 domaines :

  • Limitation des activités de trading,
  • Renchérissement du coût du crédit, avec les problèmes potentiels de financement de l’économie qu’il induit,
  • Besoin de liquidités accru pour être en mesure de faire face à un choc comparable à celui de l’automne 2008.

Si l’ensemble des acteurs s’accorde à dire que ces mesures sont nécessaires pour assurer la stabilité du système financier à long terme, il est cependant clair qu’à court terme, les banques européennes sont pénalisées par rapport à leurs concurrentes américaines et asiatiques, compte tenu notamment de leur poids plus important dans le financement de l’économie. En matière de liquidité, les nouvelles exigences en matière de ratio à un mois, si elles étaient appliquées en l’état, conduiraient les banques européennes à trouver 1.000 milliard d’euros de ressources stables nouvelles. A cet égard, il est d’ailleurs intéressant de constater qu’il ne semble y avoir de relation directe entre d’une part, la santé financière des banques mesurée à l’aune de leur rentabilité et d’autre part, leur besoin de liquidités : les banques françaises, par exemple, ont dégagé en 2010 des résultats record, tant en valeur absolue qu’en progression par rapport à 2009, alors qu’elles figurent parmi celles dont les besoins de liquidités sont les plus importants, avec un ratio moyen de liquidité à court terme de seulement 44% si l’on en croit les résultats des tests conduits l’an dernier.

Tableau de solvabilité des banques 

 

 



Chaque banque est ainsi conduite à examiner de manière attentive son portefeuille d’activités au regard à la fois du couple risque/rentabilité propre à chacune et des nouvelles contraintes réglementaires qui se profilent. Les plus fragiles sont celles dont la diversification « métiers » et/ou géographique est la moins développée. Les établissements qui sont engagés dans le financement des collectivités publiques ou le crédit aux entreprises ou aux particuliers mais qui ont un accès limité aux dépôts de la clientèle vont être particulièrement affectés par les nouvelles règles à la fois en matière de solvabilité et de liquidité. Ils pourraient avoir un intérêt fort à se rapprocher de réseaux structurellement excédentaire en termes de ressources de la clientèle.
Au-delà d’une meilleure absorption des contraintes réglementaires, la diversification des métiers permet avant tout de mieux lisser l’impact des cycles économiques sur la rentabilité des opérations et sur le coût du risque.  Cette approche présente néanmoins des limites. Prenons l’exemple de la banque de détail en Europe : elle est certes considérée comme la « vache à lait » du secteur grâce à la rentabilité élevée de ses opérations et à sa stabilité dans le temps, mais ses perspectives de croissance sont en revanche limitées, dans des marchés déjà très matures et où la concurrence est exacerbée. Les grandes banques européennes ont compris depuis déjà plusieurs années que, pour continuer à faire partie de la « major league », elles doivent avoir une présence forte dans les métiers dits « globaux », et notamment ceux qui touchent à la gestion d’actifs. Or ces métiers sont aussi ceux qui connaissent les plus fortes croissances dans les pays émergents tout en présentant encore un réservoir de croissance dans les pays développés compte tenu des tendances macro-économiques et démographiques à long terme (vieillissement de la population, allongement de l’espérance de vie, incapacité des états à assurer l’équilibre des régimes de pension légale, etc.)
Ce qui nous amène au second levier dont disposent les banques pour faire évoluer leur modèle économique, à savoir la diversification géographique. Une fois de plus, l’analyse détaillée des résultats 2010 des grandes banques européennes montre que les plus performantes sont celles qui ont la couverture géographique la plus large et qui tirent une part croissante de leurs revenus et de leurs profits des pays émergents.

Impact des marchés émergents

Le décrochage permanent des niveaux de croissance entre la « vieille » Europe et les pays émergents font que ces derniers sont considérés comme un nouvel eldorado. Nombre d’acteurs ont une stratégie d’implantation et d’expansion, la plupart du temps sous forme d’alliance avec des géants locaux. C’est ainsi que l’espagnol Santander vient d’annoncer son alliance avec le numéro deux chinois, China Construction Bank. Cette approche est rendue nécessaire non seulement par les différences culturelles mais aussi par la taille et les perspective de croissance des marchés. Le fait que la capitalisation boursière des premières banques chinoises représente un multiple de celle de leurs consœurs européennes – la première banque chinoise, ICBC, vaut près d’une fois et demi la première banque européenne, HSBC (175 milliards d’euros pour la première contre 115 milliards de livres pour la seconde au 31 décembre 2010), et les 4 premières banques chinoises ont une capitalisation boursière supérieure à 100 milliards d’euros -  explique que le ticket d’entrée sur le marché chinois soit particulièrement élevé. Toutefois, les stratégies d’expansion dans certains pays émergents proches continuent de passer par des acquisitions, comme en témoignent les récentes transactions  réalisées sur le marché turc (acquisition de 25% de Garanti Bank par Santander) ou l’intérêt manifesté par BNP Paribas pour une alliance avec le russe Sberbank.

En sens inverse, les banques issues des pays émergents, et notamment des « BRIC », commencent – timidement – à s’intéresser au continent européen, soit sous la forme d’acquisitions de petites banques, soit sous la forme d’implantation directe, dont l’objectif avoué est le plus souvent d’accompagner les groupes industriels et commerciaux dans leur conquête du vieux continent (ICBC, Bank of China). Ces banques bénéficient en outre d’une notoriété en forte progression année après année : le classement de la revue « The Banker » de février 2011 montre que, parmi les 15 banques dont la marque a le plus progressé sur an, on trouve 4 banques chinoises et 3 banques brésiliennes.

Rentabilité des fonds propres

Il semble bel et bien révolu le temps où la banque moyenne pouvait sans trop d’effort atteindre un return on equity de 15%  et où les meilleurs de la classe dépassaient les 20%...Les actionnaires vont désormais devoir se contenter  de rendements durablement plus faibles. Stuart Gulliver, CEO d’HSBC, confiait récemment que le groupe avait réduit ses objectifs de rentabilité à moyen terme dans une fourchette de 12 à 15%, contre 15 à 19% précédemment. De même, une étude récente de Morgan Stanley  citée par les Échos estime que les grandes banques mondiales peuvent viser une rentabilité des fonds propres comprise entre 12% et 16% pour leurs activités de banque de financement et d’investissement malgré l’entrée en vigueur de Bâle 3, ce qui représente tout de même un repli de 4 à 6 points par rapport aux rendements attendus précédemment.
Cette situation a d’ailleurs déjà été intégrée par les marchés. Si l’on examine l’évolution comparée des indices boursiers synthétiques de type MSCI depuis le début de la crise financière, on constate que non seulement le secteur bancaire n’a jamais retrouvé les niveaux de capitalisation d’avant crise, mais également que les autres secteurs d’activités affichent une évolution boursière globalement plus favorable.

Évolution comparée des indices boursiers mondiaux – Global et Secteur bancaire

Graphique evolution indice boursier 

 

 



En outre, l’examen du price earning ratio des grandes banques européennes montre que, pour la plupart d’entre elles, il s’est stabilisé à des niveaux historiquement bas (autour de 7), traduisant ainsi une quasi absence d’anticipation par les marchés d’amélioration spectaculaire de la rentabilité future des banques en question.
Cela signifie t-il pour autant que le secteur bancaire a perdu de ses attraits pour les investisseurs à long terme ? C’est peu probable compte tenu notamment de l’importance qu’il représente dans l’économie mondiale et de l’attention dont il bénéficie de la part des pouvoirs politiques et des banques centrales. En revanche, il semble clair que le désamour actuel des investisseurs soit en grande partie lié aux nombreuses incertitudes, tant macro-économiques que réglementaires, qui pèsent sur l’industrie bancaire. La capacité des grandes banques européennes à franchir avec succès les nouveaux stress tests publiés par l’Autorité Bancaire Européenne va être suivie de très près par le marché aussi bien que par les régulateurs. Une fois ces incertitudes levées, on peut raisonnablement parier sur un retour en grâce progressif, au moins pour les acteurs qui auront démontré leur capacité à s’adapter à un environnement en constante évolution.