Redistribution des risques dans le métier des télécommunications

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AGEFI Luxembourg
December 2011

L’augmentation permanente des défis et des opportunités, auxquels les opérateurs doivent faire face, a un impact significatif sur les risques liés aux télécommunications. Ce secteur continue de faire face à un grand nombre de nouveaux défis technologiques avec l’explosion du trafic de données concurrentiels, notamment avec la pénétration croissante des «majors» de l’internet mais aussi une protection de plus en plus grande des consommateurs par les régulateurs.

Certes plus résistantes à la crise que d’autres secteurs, les entreprises des Télécommunications doivent faire face à la morosité de la conjoncture actuelle, mais aussi aux nouveaux challenges économiques et techniques en partie imposés.

En effet, de nouveaux acteurs influents tels qu’Apple ou Google, sont progressivement apparus dans le métier de la télécommunication, en s’érigeant rapidement comme leaders incontestables de l’innovation, rythmant ainsi les évolutions technologiques au dépend des opérateurs.

D’un point de vue économique, ces acteurs ont fortement influencé l’activité des Télécommunications et ont, par leurs diverses offres, entrainé d’importantes mutations et donc de nouvelles attentes des clients. Les réseaux doivent donc maintenant faire face aux progrès technologiques dont la première conséquence est l’augmentation de la demande des consommateurs en termes de rapidité et de capacité des réseaux à transmettre d’importants volumes de données.

L’enjeu pour ces entreprises qui développent et implémentent leurs stratégies pour créer de la valeur et la maintenir, est de s’assurer que la compréhension et la gestion des risques soient maitrisées.

Ces dernières années, les opérateurs ont largement pris conscience de l’importance de la gestion des risques et de leurs implications. Initialement, les efforts se sont concentrés sur les risques financiers et règlementaires. Désormais, dans un environnement incertain et en constante mutation, l’attention des opérateurs s’oriente vers les risques stratégiques et opérationnels.

Dans ce contexte, EY a étudié, dans son rapport annuel « Strategic Business Risk, Telecommunications 2011 », les zones de risques auxquelles doit faire face l’industrie des Télécommunications. Il s’agit de mettre en évidence les 10 risques les plus importants (« Top 10 ») dans ce secteur. On peut répartir ces derniers en 4 catégories en fonction de leur appartenance aux risques stratégiques, financiers, opérationnels ou encore, liés à la conformité.

Graphe - Redistribution des risques dans le métier des télécommunications

Cette année, le principal risque identifié par les professionnels est «  l’incapacité de faire évoluer le modèle économique basé sur les minutes vers celui basé sur les octets ». Dans ce cadre-là, l’explosion de l’internet mobile et plus généralement du « data » sur les réseaux télécoms, constitue l’évolution majeure à laquelle les opérateurs doivent faire face. Il s’agit désormais d’évoluer vers un modèle économique qui consiste en la valorisation du trafic fortement croissant, à contrario du modèle mature basé sur la consommation de minutes.

En effet, les problématiques relatives au modèle économique actuel sont de plus en plus importantes en raison de l’augmentation continue du volume de la data et de sa part croissante dans les revenus. En 2008, la data représentait en moyenne 20% du revenu des opérateurs alors qu’en 2015, elle devrait représenter environ 36%. Cette croissance est très faible par rapport à l’explosion des volumes du trafic sur les réseaux qui ont triplé ces trois dernières années. Ce phénomène reflète l’adoption rapide des smartphones, la forte utilisation des services internet et autres applications consommatrices de bande passante sur les portables. En effet, les nouvelles générations de téléphones offrent de multiples applications et services dont les clients font un usage extensif, ce qui a pour effet de mettre à très forte contribution la capacité des réseaux.

Il faut admettre que la plupart des modèles économiques des opérateurs n’étaient pas adaptés à une telle évolution, d’où une faible croissance des revenus de la data, comparée à l’évolution du volume qui transite sur les réseaux.

Les clients, tout comme les fournisseurs de technologies, attendent des opérateurs, qu’ils proposent un réseau ayant une capacité suffisante pour faire face au volume de données. Mais, les opérateurs ayant majoritairement vendu des abonnements illimités, se trouvent dans l’incapacité de générer des revenus proportionnels à la croissance exponentielle du trafic. Par conséquent, ils n’ont pas la certitude que les investissements nécessaires pour absorber le surcroît de trafic puissent un jour être rentabilisés.

Par ailleurs, quatre nouveaux risques font leur apparition parmi les préoccupations principales des opérateurs.

Tout d’abord, le « manque d’informations permettant de valoriser la demande » et l’« incapacité de faire évoluer les indicateurs de performances » sont deux nouveaux risques critiques. Ils montrent à quel point il est important de gérer l’information et l’utiliser à bon escient pour satisfaire, à la fois les demandes des clients, mais aussi celles de l’ensemble des parties prenantes. Ainsi, les opérateurs doivent se servir de la masse croissante d’informations qu’ils collectent afin de mieux anticiper les tendances du marché et adapter leur stratégie. Pour cela, il est essentiel que les opérateurs revoient leurs indicateurs de performance. C’est à ce prix qu’ils seront à même de générer des revenus issus de nouveaux services et ainsi, proposer des innovations ou encore fidéliser leurs clients.

En parallèle, l’« incapacité à capitaliser sur les nouveaux types de connectivité » et le «manque d’adaptation organisationnelle permettant les changements stratégiques nécessaires » sont également deux nouveaux risques qui eux, soulignent comment les opérateurs doivent répondre à la mutation des clients et quels en sont les implications organisationnelles.

Ainsi, l’évolution technologique ouvre aussi de nouvelles opportunités telles que le « cloud computing », le « mobile money », le « content back up » qui sont autant de nouvelles sources de revenu potentielles pour lesquelles les opérateurs se doivent d’investir. Cela ne peut se faire correctement sans une remise en question des organisations autrefois majoritairement en silos, et aujourd’hui, dépassées. L’organisation doit être structurée de façon à permettre un alignement de la technique, du réseau et des ressources, afin de servir efficacement les nouveaux segments de clientèle.

De plus, une telle organisation permet de mieux gérer à la fois les nouveaux défis, qu’ils soient réglementaires, financiers ou opérationnels, mais aussi les risques qui leurs sont propres. De ce fait, des risques tels que « les incertitudes réglementaires sur les nouveaux segments de marchés » et « le manque d’assurance des retours sur investissements » peuvent être d’avantage considérés, et donc, mieux gérés.

Ces deux risques critiques demandent une attention particulière dans un contexte ou les opérateurs historiques doivent faire des investissements significatifs dont le rendement n’est pas assuré. C’est le cas du développement des réseaux de fibres, pour lesquels les états accentuent la pression sur les opérateurs, afin qu’ils les développent. Cependant, le cadre réglementaire actuel ne permet pas pour le moment d’assurer la pérennité de ces lourds investissements de connectivité.

Les opérateurs considèrent aussi le risque « vie privée, sécurité et la gestion de la propriété intellectuelle» comme faisant partie du « Top 10 ». Ce risque a toujours existé, mais il se matérialise et devient de plus en plus présent du fait de l’augmentation du volume de données privées et sensibles qui transitent par les réseaux. La crédibilité des opérateurs dépend du niveau de sécurité qu’ils peuvent donner à leur client. Pour faire face à ce challenge, les opérateurs doivent hiérarchiser les données en fonction de leur sensibilité et les sécuriser en prenant les mesures adéquates en terme de processus et de systèmes d’information.

Au Luxembourg, les opérateurs font également face à une évolution brutale du comportement et des attentes de leurs clients. Ces derniers sont en effet devenus très consommateurs de smartphones et démontrent un intérêt croissant pour les marques de téléphone au détriment de leurs relations avec les opérateurs historiques. De ce fait, les défis pour les opérateurs luxembourgeois se situent dans la droite ligne des risques définis dans l’étude. Enfin, le déploiement complet d’un réseau de fibre optique, qui est en haut des priorités au Luxembourg, est à même de générer de nouvelles opportunités pour les opérateurs et de stimuler l’innovation nécessaire au secteur et au rayonnement du Grand Duché en matière de nouvelles technologies.


Paul MARTIN-LALANDE, Senior Manager au sein du département Télécommunications, Médias et Technologies d’EY, Luxembourg.
Olivier LEMAIRE, EMEIA Télécommunications, Médias et Technologies Leader, Partner chez EY Luxembourg.

Posted on 15 February 2012