« Primus inter pares ? » : les vicissitudes du positionnement compétitif de Luxembourg en tant que centre international de gestion de fortune

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AGEFI Luxembourg
May 2012

Dans le contexte des incertitudes actuelles, le caractère subjectif du positionnement compétitif d’un centre financier tend naturellement à prendre le pas sur les arguments objectifs. En d’autres termes les perceptions et les idées reçues tendent à occulter les faits et les savoir-faire établis. La gestion de fortune ne déroge pas à la règle et la conférence « Private Banker 2012 » qui s’est tenue le 27 mars dernier a été l’occasion de prendre le pouls de l’audience concernant son appréciation du positionnement compétitif de Luxembourg vis-à-vis de la compétition internationale. Debriefing.

L’exercice réalisé à l’occasion du premier panel de la conférence – « Luxembourg et la compétition internationale en matière de gestion de fortune » - a consisté à recueillir par voie de vote l’opinion sur le positionnement compétitif de Luxembourg des 140 participants présents, de comparer cette opinion aux résultats de la dernière édition du Global Financial Centre Index(1) (ci-après « GFCI ») et de demander le point de vue des panelistes(2) en tant que professionnels de la gestion de fortune.

Il ne s’agissait pas – et il ne s’agit toujours pas d’ailleurs - de juger de la rigueur et de la pertinence d’un classement qui fait internationalement référence en matière de positionnement compétitif des centres financiers. La méthodologie utilisée par le GFCI est en effet claire et robuste. Elle considère deux sources de données pour noter, classer et profiler les centres financiers : des critères dits « instrumentaux » provenant de sources réputées(3) ainsi que les réponses à un questionnaire en ligne. 80 critères instrumentaux et 26 853 réponses de 1 778 professionnels internationaux du secteur financier(4) au questionnaire ont été pris en compte pour cette 11ème édition datée de mars 2012.

C’est de cette manière que le GFCI intègre le volet objectif et le volet subjectif liés au positionnement compétitif dans son analyse même s’il ne peut s’affranchir lui-même de certains biais. L’étude est ainsi fortement polarisée sur les centres financiers du Commonwealth et mentionne des classements parfois surprenants vus de Luxembourg. On constate notamment la présence de Toronto et Vancouver et l’absence de Luxembourg dans le classement des 10 centres de gestion de fortune les plus importants. Soit. On ne saurait pour autant reprocher à l’échantillon sondé par le GFCI de ne pas être représentatif des perceptions en Europe dans la mesure où 29,6% des réponses au questionnaire émanent de professionnels du secteur financier du vieux continent. Le GFCI a donc le mérite de proposer une analyse suffisamment large et rigoureuse de la compétitivité des places financières pour que l’on puisse s’interroger sur la place qui nous concerne au premier chef.

Quels sont donc les résultats de l’exercice réalisé lors du panel ?

Tout d’abord, une perception très positive prévaut à Luxembourgconcernant le positionnement compétitif du Grand-Duché en tant que centre financier dans la mesure où l’ensemble des votants l’a placé parmi les 30 premiers (sur 77 concurrents rappelons-le) et que 55%(5) ont estimé un positionnement dans les 10 premiers centres financiers. Le verdict du GFCI est un positionnement de 23ème pour Luxembourg, en progression de 6 places depuis l’édition de septembre 2011. Cette progression est confortée par le classement dans la même étude de Luxembourg en 6ème place des 10 centres financiers internationaux appelés à prendre plus de poids à l’avenir. Dans ce contexte et ainsi que l’a souligné le panel, il faut continuer à travailler activement le « faire savoir » en plus des « savoir faire » pour continuer à améliorer la perception de la Place financière et de ses capacités de gestion de fortune à l’étranger.

Deuxième résultat, une grande majorité (63%) de l’audience a indiqué percevoir Luxembourg comme une place financière ayant un profil de compétitivité régional plutôt que global (28%) ou local (9%). Du point de vue de la gestion de fortune, ce résultat semble cohérent dans la mesure où le fonds de commerce luxembourgeois est constitué à 75% de clients de l’Union Européenne(6) et que la Place s’oriente vers le renforcement de son ancrage européen au sens large dans les années à venir(7). Selon le GFCI, cette perception est caduque à l’échelle du centre financier dans la mesure où le profil de compétitivité de la Place est aujourd’hui celui d’un concurrent global (« global contender ») après avoir été celui d’un spécialiste local (mars 2011) puis d’un spécialiste global (septembre 2011). Ceci appelle deux commentaires. Premièrement, le passage d’un profil de compétitivité régional à un profil global atteste d’un renforcement manifeste de la notoriété de l’industrie luxembourgeoise des fonds d’investissement et de la montée en puissance de la proposition de valeur luxembourgeoise en matière de gestion de fortune à l’échelle internationale. C’est un signe encourageant de la capacité de la gestion de fortune luxembourgeoise à se projeter au-delà de ses géographies et segments traditionnels. En revanche, l’évolution du profil de spécialiste global à celui de concurrent global rend compte d’une moindre reconnaissance de la diversité et de la spécialisation(8) de l’offre financière de la Place depuis septembre dernier. Notons cependant que seul Beijing demeure doté d’un profil de spécialiste global par rapport à l’édition précédente du GFCI : des centres de gestion de fortune comme Dubaï, Genève et Jersey qui accompagnaient Luxembourg dans cette catégorie lors de la 10ème édition ont, volatilité des perceptions dans un contexte économique incertain oblige, désormais rejoint les centres à profil régional. Retenons donc qu’en dépit d’une conjoncture défavorable à nombre de ses concurrents, Luxembourg figure depuis un an dans la catégorie des centres financiers globaux et que du point de la gestion de fortune cela soutient sa stratégie de positionnement en tant que centre européen de référence pour la gestion des grands patrimoines internationaux.

Dernier grand message, l’audience s’est révélée équitablement partagée quant à l’évolution de la compétitivité de Luxembourg dans le temps : un tiers de l’audience à estimé qu’elle était plutôt stable, un tiers plutôt dynamique, un tiers plutôt imprédictible. Il est intéressant de noter que le GFCI considère historiquement la compétitivité de Luxembourg comme étant relativement dynamique, c'est-à-dire combinant une faible variance de l’évaluation de la Place financière avec une sensibilité modérée aux changements dans les critères instrumentaux. Les incertitudes économiques semblent avoir panaché l’opinion de l’audience. Pour le panel, le fait que la compétitivité de la Place soit considérée comme plutôt dynamique est une bonne nouvelle en soi car cela témoigne d’une remise en cause constante des acteurs de l’industrie financière tout en valorisant les atouts intrinsèques du Grand-duché (notamment la stabilité économique et la stabilité politique qui sont des critères majeurs pour choisir une gestion de fortune à l’international). Au cours des six derniers mois, des centres de gestion de fortune majeurs comme Genève ou Zurich ont vu leur compétitivité devenir beaucoup plus volatile ce qui est probablement lié au débat sur la transparence fiscale et la transformation de l’industrie. Ainsi que l’a souligné un paneliste, cela ne signifie pas que la Suisse perd en compétitivité et on peut noter ici que Zurich comme Genève demeurent moins sensibles que Luxembourg aux changements dans les critères instrumentaux. Cela signifie en revanche que la compétitivité évolue dans le temps et que dans le contexte actuel elle tend à se transformer rapidement.

En conclusion, l’exercice a abouti à deux grands constats.

Premièrement, Luxembourg se trouve du point de vue de l’étude, de l’audience et du panel dans une fenêtre d’opportunité pour renforcer son positionnement compétitif en tant que place financière internationale. Pour la gestion de fortune, le savoir faire de la Place en matière de structuration patrimoniale, sa capacité à apporter des solutions haut de gamme personnalisées au sein de l’Espace Economique Européen en vertu de la libre prestation de service, son réseau de professionnels dédiés aux questions patrimoniales sont autant de critères de différentiation déterminants qui s’appuient sur une stabilité économique et politique fortement appréciée des grands patrimoines internationaux.
Deuxièmement, pour exploiter pleinement cette fenêtre d’opportunité et rester durablement « inter pares » en tant que centre international de gestion de fortune, Luxembourg doit poursuivre ses efforts de promotion à plusieurs niveaux : auprès des autres centres financiers pour lesquels la proposition de valeur de Luxembourg est souvent complémentaire sur bien des aspects, au sein des groupes bancaires qui cherchent justement à mettre en avant leurs centres de compétences et accroître les synergies pour favoriser la génération de revenus et bien entendu auprès des grands patrimoines internationaux qui constituent la clientèle qu’ambitionne de servir la Place.

Par Etienne Hirsch, Directeur Associé - EY Luxembourg

(1) Le Global Financial Centre Index est un baromètre de la compétitivité des principaux centres financiers internationaux. Le GFCI est publié par Z/Yen Group en collaboration avec la City of London Corporation. La première édition remonte à mars 2007 et a depuis été mise à jour semestriellement. Les résultats de l’étude sont publics et peuvent-être obtenus sur www.zyen.com.
(2) Par ordre alphabétique de nom MM. Baccelli (Société Générale Bank & Trust), Lecoq (Banque Internationale à Luxembourg), Marx (Lombard International Assurance) et Roland-Gosselin (Petercam Banque Privée). Ce dernier est basé à Genève. Le panel était modéré par l’auteur.
(3) Ces critères sont regroupés selon 5 dimensions de compétitivité : ressources humaines (« people »), écosystème professionnel (« business environment »), infrastructure (idem), accessibilité (« market access ») et compétitivité générale (« general competitiveness »). Les sources incluent notamment la Banque mondiale, la Banque des règlements internationaux et le Forum économique mondial. 37 des 80 critères utilisés dans la 11ème édition ont fait l’objet d’une mise à jour depuis l’édition précédente. Pour plus d’information sur les sources et l’usage de ces critères instrumentaux, consulter l’étude.
(4) Les professionnels interrogés sont par définition des utilisateurs de certains centres financiers et il leur est demandé d’évaluer les centres qu’ils connaissent et de répondre à des questions portant sur leur perception de la compétitivité de ces centres. Pour plus d’information sur le questionnaire, consulter l’étude.
(5)Résultats des votes arrondis.
(6) Estimation fin 2010, Private Banking Group Luxembourg.
(7) Source : Etude EY Luxembourg, mars 2010.
(8) « Diversity » and « Speciality » respectivement définis dans le GFCI comme la richesse de l’écosystème financier d’un centre et comme le degré de spécialisation dans un des secteurs suivants : « asset management », « investment banking », « insurance », « professional services » et « wealth management ».