3 min de temps de lecture 11 juin 2020

Tests de dépréciation dans les comptes semestriels : quelle approche ?

Auteurs

Pierre Phan Van Phi

Associé, IFRS Desk Leader, Assurance, France

Après 12 ans d’audit, Pierre s’est spécialisé dans les normes IFRS dès 2002 et dirige aujourd’hui la fonction technique EY.

Nicolas Klapisz

Associé, Stratégie et Transactions, Valuation, Modeling and Economics Leader, France

Contribue à une plus grande équité grâce à des valeurs justes et argumentées.

3 min de temps de lecture 11 juin 2020

Face à l’ampleur des incertitudes entourant la sortie de crise pour la majorité des entreprises, comment aborder ces tests ?

À l'approche de la clôture semestrielle, et face à l’ampleur des incertitudes entourant la sortie de crise pour la grande majorité des groupes, il est tentant d’attendre la fin de l’année 2020 pour y voir plus clair avant de déclencher la réalisation de tests de dépréciation. Aussi séduisante soit-elle, cette option n’en est malheureusement pas une comme l’ont rappelé ces dernières semaines l’ESMA, l’AMF et la CNCC.

Dès lors, jusqu’où peut-on faire preuve de «pragmatisme» ?

Attention à ne pas se faire piéger par les mirages qui suivent :

« L’excédent de la valeur recouvrable des actifs sur leur valeur comptable à la fin de l’exercice précédent (le headroom) permet de s’exonérer de faire des tests détaillés au 30 juin »

« Dès 2021, on revient aux prévisions d’activité pré-COVID-19 »

« Les fondamentaux sont bons, donc la valeur terminale ne change pas »

« Après une courte période d’affolement, les primes de risque reviennent à des niveaux historiques : pas besoin de changer les taux d’actualisation N-1 »

« Pas besoin d’ajuster les plans d’affaires, il suffit d’ajouter une prime de risque au taux d’actualisation N-1 »

« Mon secteur d’activité est peu affecté »

« Plutôt que d’ajuster les plans d’affaires, il est plus simple de faire une approche en juste valeur par les multiples ou les comparables »

Pourquoi ce n’est pas si simple ? 

IAS 36 permet en effet de reconduire les valeurs recouvrables d’une année sur l’autre sans ajustement si certaines conditions sont remplies. Ce n’est en particulier possible que si, sur la base d’une analyse des événements qui se sont produits et de l’évolution des circonstances depuis le calcul le plus récent de la valeur recouvrable, il est très peu probable qu’une détermination de la valeur recouvrable aboutirait à un montant inférieur à la valeur comptable. Or, selon la CNCC « pour la plupart des secteurs d’activité, une telle condition ne sera généralement pas remplie dès lors que le test de perte de valeur a été déclenché par la survenance d’un ou plusieurs indices défavorables en lien avec l’épidémie de COVID-19 ».

Revenir aux prévisions d’activité pré-COVID-19 nécessiterait des taux de croissance du chiffre d’affaires très forts à court et moyen termes et revient à confondre reprise économique et retour aux niveaux d’activité d’avant la crise. Or, la valeur terminale est calculée à partir du socle de la dernière année de l’horizon de prévision explicite et il est peu probable que tous les groupes reviennent à des niveaux d’activité pré-COVID-19 en valeur à un horizon de trois à cinq ans. Dans ce cas, il peut être tentant de rallonger de quelques années l’horizon de prévision explicite pour arriver à une dernière année proche du niveau d’activité de la dernière année du plan pré-COVID-19. Il est cependant difficile de justifier un tel rallongement dans des conditions de fiabilité suffisantes alors que le contexte est plus incertain que jamais depuis 2008.

S’agissant du taux d’actualisation, il ne peut être apprécié sans prendre en compte la qualité intrinsèque des prévisions de flux de trésorerie auxquelles il est appliqué. Si la prime de risque du marché actions est revenue à des niveaux pré-COVID-19, c’est que les prévisions des analystes ont été sévèrement ajustées depuis leurs prévisions pré-COVID-19 de février dernier. Selon une étude EY, à fin mai, les analystes ont ainsi revu à la baisse leurs prévisions d’EBITDA en moyenne de 24% en 2020, 13% en 2021 et 9% en 2022 par rapport à début février pour les groupes du CAC 40 ! Quant à inclure une prime de risque supplémentaire dans les taux (pour garder les prévisions pré-COVID-19), cette dernière ne pourrait qu’être arbitraire, donc difficile à dimensionner et à documenter de manière satisfaisante.

Si on laisse de côté les secteurs Pharmacie et Télécommunications, tous les secteurs sont impactés. Des simulations EY montrent ainsi que, même pour un secteur résilient, et sur la base d’hypothèses raisonnables concernant la répartition des coûts entre coûts fixes et coûts variables dans ce secteur, l’effet cumulé de la réduction des projections de chiffre d’affaires sur un horizon 2020 à 2023 par les analystes du secteur, sans rattrapage la dernière année, couplée à une augmentation modeste du taux d’actualisation de 0,5% conduit à une réduction de la valeur d’utilité de l’ordre de 20%. Des simulations semblables, également conduites à partir des consensus d’analystes, cette fois sur un autre secteur plus fortement touché, conduisent à une diminution de la valeur d’utilité de l’ordre de 45%.

Moyennes des révisions à la baisse à fin mai 2020 par les analystes de leurs prévisions d'EBITDA pour les années 2020 à 2022 par rapport aux prévisions réalisées début février 2020 pour les groupes du CAC 40 : 

Sans titre - 1

Aussi difficile soit-elle, une approche de la valeur recouvrable des actifs par les flux de trésorerie doit être privilégiée, d’une part parce qu’une approche en juste valeur fondée sur des multiples ou des comparables est aujourd’hui compromise par l’arrêt brutal des stratégie et transactions et l’absence de références post-COVID-19 pertinentes en nombre suffisant, mais également parce qu’une telle approche est la mieux à même de mettre en évidence les principaux leviers opérationnels et leurs incidences sur la profitabilité.

Dans ce contexte, la difficulté à établir des prévisions imposera un effort particulier de transparence sur les principales hypothèses opérationnelles retenues et la fourniture d’analyses de sensibilité adaptées au niveau d’incertitude entourant la réalisation des tests de dépréciation dans cette première clôture après le déclenchement de la crise économique engendrée par le COVID-19.

Ce qu'il faut retenir

La difficulté à établir des prévisions imposera un effort particulier de transparence sur les principales hypothèses opérationnelles retenues et le déploiement d’analyses de sensibilité adaptées au niveau d’incertitude entourant la réalisation des tests de dépréciation dans cette première clôture après le déclenchement de la crise économique engendrée par le COVID-19.

A propos de cet article

Auteurs

Pierre Phan Van Phi

Associé, IFRS Desk Leader, Assurance, France

Après 12 ans d’audit, Pierre s’est spécialisé dans les normes IFRS dès 2002 et dirige aujourd’hui la fonction technique EY.

Nicolas Klapisz

Associé, Stratégie et Transactions, Valuation, Modeling and Economics Leader, France

Contribue à une plus grande équité grâce à des valeurs justes et argumentées.