10 min de temps de lecture 28 mai 2020
En 2020 et 2021, l’investissement étranger sera un levier fragile, mais vital pour la reprise

En 2020 et 2021, l’investissement étranger sera un levier fragile, mais vital pour la reprise

Auteurs

Marc Lhermitte

Associé, Consulting, Responsable du programme Attractivité, France

#FDI | #Europe | #globaleconomics | #creativeindustries | #innovation | #geopolitics | #publicprivate

Eric Fourel

Country Manager, France

Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.

10 min de temps de lecture 28 mai 2020

Si la crise du COVID-19 devrait relativement peu impacter la réalisation des implantations annoncées et déjà lancées, le choc principal devrait concerner les investissements qui auraient dû se formaliser en 2020, handicapant un des leviers indispensables du rebond de l’économie française.

Pièce maîtresse de l'économie française, l'investissement étranger sera fortement menacé en 2020 et 2021.

Entre le 20 et le 30 avril 2020, EY a interrogé un panel européen de dirigeants, dans tous les secteurs, toutes tailles d’entreprises confondues. Leurs réponses sont un éclairage, évidemment provisoire, des investissements qu’ils pourraient réaliser en 2020 et 2021.

A cette date, plus de la moitié des dirigeants interrogés (51%) n’envisageaient qu’une réduction mineure de leurs projets d’investissement en 2020. 15% d’entre eux prévoyaient une révision substantielle et 23% un report à 2021.

Notons au passage que si aucun dirigeant ne prévoit d’augmentation de ses investissements, aucun non plus ne déclare leur annulation pure et simple.

Ceci est corroboré par notre enquête sur le terrain. Mi-avril 2020, 40% des projets lancés dans une grande région française étaient toujours « actifs » et avançaient dans la démarche d’implantation. Environ 25% étaient en phase de réflexion et retardaient l’annonce de leur décision. Et enfin, 35% étaient reportés à l’issue du confinement ou sine die. Cette photographie au plus fort de l’incertitude semblaient refléter l’état du flux de « clients » de la France et de ses territoires.

De fait, l’investissement - ou à tout le moins la réflexion longue et complexe qui le précède - a en partie continué à vivre pendant la période. Dans certains secteurs et pour certains groupes qui ont les moyens de gérer le temps long de leurs investissements dans une telle période, les travaux continuent. Ainsi, un grand opérateur de télécoms poursuivait début avril tous ces projets dans 4 pays européens, dont la France, et s’inquiétait seulement de la disponibilité des interlocuteurs publics pour faciliter ses démarches. Un acteur bancaire de premier plan décidait quant à lui de poursuivre la reconfiguration de ses implantations de back office, jugeant qu’elle devait s’envisager sur un horizon de 5 à 7 ans.

Dans la santé, le e-commerce, l’agro-alimentaire, les industriels et leurs prestataires s’attachaient à augmenter leurs capacités face à une demande qu’ils estimaient structurellement en croissance.

Bien évidemment, ces projets sont soumis à l’horizon de la reprise dans leur secteur d’activité et dans les pays où ils exercent, de l’alignement de leurs capacités et de leurs coûts avec les besoins à venir. Les trois temps de la gestion de crise pour les entreprises (sécurité des personnels, continuité des opérations, préservation de la situation financière) ont ainsi fortement obéré l’émergence de nouveaux projets. 

L’impact sera bien entendu variable
selon les secteurs

L’hétérogénéité des chocs économiques selon les secteurs d’activité va se refléter dans les perspectives d’investissements. Par exemple, les secteurs de l’automobile et des équipements industriels, parmi les activités les plus impactées, vont subir une contraction brutale de leurs projets d’implantation. La pandémie a affecté de manière variable la demande et l’offre, notamment industrielle. Les entreprises qui ont enregistré un maintien ou une augmentation de la demande en raison de la crise (sciences de la vie, biens de consommation essentiels et e-commerce et divertissement en ligne) conserveront plus probablement leurs plans d'investissement que les plus touchées. Par exemple, au pic de COVID-19, la demande de masques en Chine était de 240 millions par jour.

  • Le point de vue de David Cousquer, Fondateur de Trendeo : « Une compétition européenne pour attirer les investissements »



    David Cousquer, Fondateur de Trendeo



    La crise actuelle peut-elle casser le réveil de l’industrie française ?

    Le risque de récession étant très élevé, l’industrie devrait en souffrir. Chez Trendeo, nous constatons à fin avril une chute de 25% des créations nettes d’emplois dans l’industrie cette année par rapport à 2019 et de 30% par rapport à 2018. C’est d’autant plus regrettable qu’en termes d’emplois et d’investissements, le début d’année 2020 était plus dynamique que les premiers mois de 2018 et de 2019, en dépit de sous-jacents défavorables comme les fortes tensions sur le marché pétrolier.

    L’attractivité tricolore peut-elle souffrir de la crise ?

    Il n’y a pas de raisons fondamentales. La crise ne va pas effacer d’un coup d’un seul coup les atouts structurels de la France. Certes, sa gestion de la crise sanitaire n’est pas particulièrement exemplaire. Mais elle n’a pas à rougir face à ses concurrents. A l’exception d’une poignée de pays, tels l’Autriche ou la République Tchèque, les rivaux de la France n’ont pas vraiment de leçons à donner. A court terme cependant, la compétition européenne pour attirer les IDE les plus mobiles pourrait se renforcer. C’est l’un des enjeux économiques de la sortie du confinement. Certains dirigeants politiques peuvent penser que hâter la sortie de crise leur donnera un avantage sur les autres.

En revanche, les entreprises des secteurs les plus fragilisés (tels que l'aéronautique, les PME industrielles, les prestataires de services et le tourisme) pourraient réduire leurs investissements de 60 à 70%.

Les implications sur les investissements étrangers sont multiples puisque les secteurs en péril font face à une crise de liquidité et une forte baisse de leur rentabilité à moyen terme, des facteurs non négligeables dans la prise de décision d’investissements. Ceux dont les prévisions commerciales ont été revues à la baisse, et les chaînes de valeurs fragilisées réévalueront la pertinence d’un investissement à l’étranger alors que leur position financière se trouve fragilisée.

En termes d'investissements futurs dans le secteur manufacturier, où la plupart des restructurations et reconfigurations des chaînes d'approvisionnement auront lieu, nos analyses montrent un risque fort dans des secteurs tels que l'industrie des transports (automobile, aéronautique), les produits chimiques et les plastiques, l'équipement industriel ou le secteur agroalimentaire. Seul le secteur des équipements pharmaceutiques et médicaux semble à l'abri de ces sombres perspectives sur l’investissement en général, et étranger en particulier en 2020 et 2021.

  • Le point de vue de Ana Boata, Directrice de la recherche macroéconomique d’Euler Hermès : « Après l’urgence, la relance »



    Anna Boata, Directrice de la recherche macroéconomique d'Euler Hermès


    Le plan du soutien du gouvernement pendant la crise du Covid-19 a été d’une ampleur inédite (près de 5% du PIB) afin d’empêcher une crise de liquidité et de solvabilité. Néanmoins, un vrai plan de relance est maintenant nécessaire, surtout que la reprise d’activité sera très graduelle et inégale entre les secteurs, et ceci jusqu’à mi-2021 au moins. En l’absence de dispositifs de soutien en période de reprise, il serait difficile d’éviter l'effet domino des incidences de paiements, l’envolée des faillites et enfin la destruction permanente des capacités productives de notre économie. Le triplement d’incidents de paiement depuis mi-mars (270 millions d’euros¬) témoigne bien des problèmes des liquidités mais aussi de la volonté des entreprises à protéger leur trésorerie, mettant en danger la situation de ‘liquidité’ de leurs fournisseurs.

    Pendant la reprise il sera également important de cibler les moyens sur les secteurs les plus productifs en stimulant l’emploi et l’investissement domestique tout en conservant l’attractivité de la France pour les investisseurs étrangers, surtout dans une période qui s’annonce davantage protectionniste dans l’ensemble des pays développés. La démondialisation annonce des marges structurellement plus basses pour les entreprises françaises, des potentielles pénuries de main d’œuvre et potentiellement des prix plus élevés pour les consommateurs.

    Le gouvernement a clairement exprimé son ambition de relance industrielle dans les années à venir. Nous nous attendons à une relocalisation de certaines activités de production sur le territoire, en particulier dans les secteurs stratégiques (pharmaceutique, énergie, alimentation). Ces secteurs sont déjà les secteurs industriels clés de la France. Attention cependant à une intervention d’Etat ou des demandes de contreparties trop importantes qui pourraient à terme nuire à l’attractivité de la France. L’Etat devrait plutôt saisir cette période pour développer les infrastructures, la transition numérique, les énergies vertes et la santé.

    Pour des secteurs traditionnels tels que l’automobile, compte tenu des coûts salariaux élevés en Europe, il ne sera pas avantageux dans ce secteur de relocaliser les activités d’assemblage à faible valeur ajoutée. En revanche, à l’instar des autres grandes puissances européennes, la France a pris du retard par rapport à ses homologues asiatiques dans la production des batteries pour voitures électriques, des logiciels, des puces et de l’électronique de puissance. Relocaliser ces activités dans l’Hexagone pour développer de filières européennes entières permettraient de stimuler nos capacités d’innovation et enfin de réaliser des gains de productivités tant attendus pour la reprise.

    Le renforcement des dépenses de R&D sera aussi clé pour soutenir l’innovation et la transformation digitale de certaines activités. Nous nous attendons à un rôle prédominant de l’Etat pour la reprise économique en tant qu’investisseur majeur dans l’économie, et dans une moindre mesure des investissements étrangers.

Les plans de relance seront au cœur des arbitrages effectués par les dirigeants dans leur choix de localisation

Il est probable que l’impact sur les investissements à moyen terme varie selon les pays. D’une part, l’impact de la crise sur la croissance, la demande industrielle ou des consommateurs a été très différente dans toute l’Europe. Les prévisions de croissance en 2020 par exemple ont été revues fortement à la baisse en Italie (-9,1%) et en Espagne (-8,0%) mais sont moins lourdes en Hongrie (-3,1%), en Bulgarie (-4%) et en Pologne (-4,6%). Par ailleurs, certains secteurs affectés ont une présence dans des territoires qui va peser lourdement sur les capacités industrielles requises pour les mois ou les années à venir. C’est notamment le cas de l’aéronautique, par exemple.

Enfin, 80 % des investisseurs nous précisent que la nature et le poids des plans de relance pèsera dans leurs futurs choix de localisation. Cette donnée est un axe majeur d’arbitrage pour des dirigeants qui auront à considérer, à court terme, l’efficience des mesures économiques, mais aussi, à moyen terme, leurs effets sur les finances publiques du pays et donc l’éventuelle pression fiscale qui pourrait en découler.

Une concurrence exacerbée lors de la reprise est donc à prévoir. Pour les dirigeants des principales entreprises et les dirigeants publics, la capacité à rouvrir l’économie des pays, dans le même rythme que leurs voisins et concurrents, afin de réduire le risque de perte de parts de marchés est omniprésente. Cette concurrence s’exprime aussi – les principales agences concurrentes de Business France nous le confirment - dans le champ de l’attractivité.

  • Le point de vue de Jean-Pierre Lieb, avocat-associé chez EY : « Repenser la fiscalité pour maintenir l’attractivité »



    Jean-Pierre Lieb, avocat-associé chez EY

     

    La fiscalité a été un élément essentiel des outils de soutien annoncés dès le début du confinement. Elle sera aussi un instrument incontournable des politiques de relance et de soutien des économies post-confinement qui privilégieront d’abord le soutien aux champions nationaux. Pour autant, les politiques fiscales ne pourront faire l’impasse sur l’attractivité qu’elles incarnent, dès lors que tout investisseur demeurera sensible à cette variable qui est un des déterminant du retour sur investissement.

    A cet égard, les investisseurs seront vigilants à la stabilité et à la prévisibilité dans le temps des législations concernées, mais aussi attentifs à la manière dont les gouvernements chercheront à accroître à terme leurs recettes afin de faire face à l’accroissement sans précédent des déficits budgétaires et de l’endettement public induit. Faut-il redouter une nouvelle concurrence fiscale en Europe ? C’est évident. Elle sera d’autant plus vive que nombre d’opérateurs s’interrogent sur l’opportunité de rapprocher géographiquement des capacités de production et d’approvisionnement autrefois délocalisées.

    Sur ce point, l’option d’un rapatriement national ou dans un pays proche restera probablement ouverte pour de nombreuses entreprises. Ce sera à ne pas douter un facteur exacerbant la compétition entre Etats européens, avec toutefois un avantage pour les pays qui sont membres de l’UE compte tenu de la fluidité des circulations des marchandises qu’elle garantit. 

  • Le point de vue de Henriette Dræbye Rosenquist, Présidente de Pfizer France : « Moderniser la France »



    Henriette Dræbye Rosenquist,
    Présidente de Pfizer France


    Pourquoi la France est-elle une place-forte stratégique pour Pfizer ?

    La France est reconnue au niveau mondial pour son excellence dans le domaine scientifique, pour la qualité de ses chercheurs, pour le dynamisme de son écosystème de santé composé de grands groupes pharmaceutiques, de biotechs et de start-up. A tous les niveaux de notre chaîne de valeur, la France est incontournable. Nous y inventons, nous y testons et nous y fabriquons les médicaments d’aujourd’hui et de demain. Nous sommes également actifs dans le domaine de la prévention, nos traitements innovants contribuant à l’amélioration de la santé et au bien-être des citoyens.

    Les conséquences de la crise imposent-elles à la France de se réinventer pour rester attractive ?

    Dans le domaine de la santé, certaines choses devront changer, assurément. Les procédures doivent être plus rapides, plus efficaces, la digitalisation doit accélérer, la collaboration entre les acteurs publics et privés doit être plus forte. De ce point de vue, la volonté gouvernementale de faire de la France un leader dans le domaine du digital et de l’intelligence artificielle sont une excellente nouvelle. Elles participent à cette modernisation que nous appelons de nos vœux.

  • Entretien avec Doris Birkhofer, CEO Siemens Smart Infrastructure France & Belgium : « Le climat est une opportunité industrielle »

     

    Doris Birkhofer, CEO Siemens Smart Infrastructure France & Belgium


    La France est-elle un territoire propice à l’innovation ?

    Avec la digitalisation, la Recherche & Développement est très décentralisée au sein du groupe Siemens. Nos équipes françaises ont bien entendu toute leur place dans cette organisation et collaborent activement aux projets innovants menés de façon transversale au niveau mondial. Nous mobilisons ainsi notre ingénierie industrielle et notre savoir-faire technologique au profit d’infrastructures « smart », comme la mobilité ou la gestion intelligente de l’énergie. Ainsi, près de 500 salariés en France travaillent dans des fonctions d’Ingénierie ou de R&D.

    Nous sommes aussi très présents dans les écosystèmes innovants grâce notamment à l’incubateur de Siemens « Next 47 », qui favorise l’essor de start-up innovantes ou encore le Digital Experience Center, en partenariat avec le CEA, qui permet la collaboration de différentes parties prenantes autour de l’innovation digitale et ses applications pour les industries, l'énergie, les bâtiments.

    Quels sont les atouts et les faiblesses de la France que la crise sanitaire a révélés ?

    Il est encore trop tôt pour tirer les enseignements de cette crise inédite. Une chose est certaine, à la différence de l’Allemagne ou des pays nordiques notamment, l’arrêt de l’économie a été particulièrement net en France où des secteurs tels que l’industrie aéronautique, le tourisme ou la gastronomie jouent un rôle très important. Par ailleurs, chez certains de nos voisins, où les décisions sont décentralisées et prises plutôt au niveau régional, le confinement a eu des effets plus modérés sur l’activité. Chez Siemens, nous avons continué à produire à effectif réduit et à servir nos clients sur des sites critiques, tels que des hôpitaux, des centrales nucléaires ou des data center, avec des interventions de maintenance corrective de systèmes de protection d’incendie, par exemple. Tout cela en respectant scrupuleusement les consignes de sécurité et d’hygiène.

    La crise sanitaire est-elle de nature à rebattre les cartes de l’attractivité des pays en Europe ?

    Cette crise met en évidence notre vulnérabilité aux chocs extérieurs. Pour renforcer leur résilience, les entreprises chercheront à diversifier leurs chaînes d'approvisionnement et à localiser la production plus près de leurs marchés. Parce qu'il faut faire de la crise que nous traversons une opportunité, Siemens a appelé avec plus de quatre-vingt-dix dirigeants d’entreprises françaises et internationales dans une tribune au « Monde », à une mobilisation collective pour faire de la relance économique un accélérateur de la transition écologique.

    Un appel déjà lancé l’année dernière par le CEO de Siemens AG Joe Kaeser dans une tribune proposant cinq mesures pour une Europe plus forte dont la première est de faire du climat une opportunité industrielle. Des sources d'énergies renouvelables doivent être intégrées à tous les niveaux de l'économie. Pour que l'Union européenne devienne climatiquement neutre d'ici 2050, nous devons libérer le plein potentiel de l'intégration sectorielle. Tous les secteurs doivent coopérer afin de développer des solutions logiques sur le plan économique et d'améliorer la compétitivité. Pour cela, les règlements et les aides d'Etat doivent s'aligner sur notre objectif de neutralité carbone.

Les dirigeants réfléchissent au meilleur équilibre entre reshoring, nearshoring
et offshoring

La pandémie révèle à quel point les organisations et les territoires peuvent être vulnérables. La crise incitera les entreprises à repenser leur chaîne d’approvisionnement, peut-être en relocalisant en Europe, du moins en se rapprochant de leurs bassins de consommation. 

Pour 83% des dirigeants interrogés par EY, le mouvement probable ressemblerait davantage au rapprochement de certains sites de productions et de leurs supply chains aux frontières de l’Union européenne et en Afrique.

On ne peut prédire aujourd’hui que les relocalisations seront nombreuses et massives, en contradiction avec les discours médiatiques qui les portent et les souhaitent. A date, les agences de développement interrogées par EY, au niveau national ou local, et ce dans toute l’Europe, ne peuvent confirmer de projet de relocalisation directement provoqué par la crise. Cela ne signifie pas qu’il n’y en a pas ou qu’il n’y en aura pas. Peut-être la période n’est-elle pas adaptée, et ce malgré la pression de certains gouvernements, pour faire revenir des productions critiques.

Les industriels paraissent même assez réticents à défaire leurs chaînes de valeur, quand bien même ils le pourraient, car les pays d’accueil ont eux-mêmes imposé quelques garanties de pérennité. La compétition de la relance passe aussi par là ! S’ajoutent à cette appréciation prudente du potentiel de relocalisation les contraintes des règles du commerce mondial, la difficulté à renoncer à l’efficacité logistique dans des marchés certes lointains, certes à coûts et pratiques sociales minimum, mais à très forte croissance. Selon Trendeo, seulement 144 relocalisations ont été recensées entre 2009 et 2020 : la France part donc de très loin sur ce sujet lorsque l’on prend peu de recul. On devrait néanmoins assister à des relocalisations de fonctions ou de productions stratégiques, via des dispositifs nationaux ou des efforts communs au niveau européen.

Si nous ne cédons pas à la facilité d’un discours triomphaliste ambiant sur le retour de fleurons industriels, ou autres, en France, nous identifions néanmoins plusieurs facteurs pouvant nourrir un certain optimisme, que cette crise pourrait accélérer :

  • Le retour de la question de la distance, face aux coûts énergétiques et écologiques croissants des transports ;
  • La pression pour une rémunération plus équitable du facteur travail dans les pays émergents, et plus généralement une pression RSE à l’égard des chaînes de fabrication de ces mêmes pays ;
  • Les difficultés de pilotage d’une supplychain étirée sur le plan géographique ;
  • La solidarité économique entre entreprises, territoires et citoyens dans les pays européens ;
  • La démonstration de résilience de certains secteurs d’activités organisés plus localement et reposant sur le transport de proximité, routier ou ferroviaire. 
  • Le point de vue de Bertrand Baret, Associé EY Consulting : « Il est l'heure de renverser la table »



    Bertrand Baret, Associé EY Consulting



    Quel regard portez-vous sur la crise actuelle et quels enseignements peut-on tirer ?

    Son ampleur est bien sûr inédite et l’industrie est parmi les secteurs les plus sévèrement touchés. Ainsi par exemple, selon l’indice EY Consulting – Kayrros qui mesure l’activité réelle des sites industriels du monde entier par analyse en temps réel de photos satellite, le niveau de la production d’acier dans les principaux pays européens, en Chine et aux Etats-Unis était début mai à moins de 30% du niveau d’activité antérieur à la crise. Le retour à la normale sera donc lent et surtout différent de ce qui existait avant la crise. Tous les secteurs économiques vont devoir se réinventer en profondeur.

    Le secteur tertiaire sera-t-il impacté de la même manière que l’industrie ?

    Les solutions trouvées seront fondamentalement différentes, compte tenu de la nature des métiers, mais la lame de fond sera d’une ampleur similaire. En particulier en ce qui concerne les services à valeur ajoutée comme le conseil, les prestataires informatiques, la finance, les fonctions support ou l’ingénierie qui ont fait la démonstration de leur capacité à fonctionner à distance de façon quasi-normale après une petite période de rodage. Il faut s’attendre à une généralisation très importante du télétravail sur ces professions, en renversant des habitudes bien établies : nous devrions être confronté à des équilibres naturels du type 80% en télétravail – 20% sur site. Soit l’exact inverse de ce qui existait avant la crise… Et ce pour le plus grand plaisir des salariés, qui plébiscitent ce mode de fonctionnement à plus de 73%, mais également des employeurs qui y voient un levier de productivité fort mais également un moyen de réduire des coûts immobiliers toujours plus élevés.

    Cela peut-il représenter une menace et comment s’en protéger ?

    Oui clairement. La dématérialisation de ces professions tertiaire à valeur ajoutée ouvre la porte à leur délocalisation potentielle vers les pays émergents où ces types de profils sont nombreux, comme en Inde et en Chine. Si nous n’y prenons pas garde, certaines professions intellectuelles jusqu’ici à l’abri de la mondialisation pourraient alors la subir de plein fouet !

    Dans ce contexte, et pour éviter une bataille sur les coûts que nous ne pourrions que perdre, les entreprises françaises doivent continuer à faire le pari de l’innovation et de la qualité. Nous n’avons pas d’alternative : c’est le moment ou jamais de renverser la table ! L’Etat doit faire du soutien à l’innovation sa priorité. Elle doit être ainsi être le fil rouge de notre stratégie économique et s’accompagner de formation massive des compétences mais aussi de dispositifs fiscaux ou réglementaires plus incitatifs pour accélérer encore la vague des investissements étrangers constatée ces dernières années. Dans les services, nous devrions également nous concentrer sur quelques secteurs d’avenir et y investir en masse pour que nos entreprises en deviennent les leaders mondiaux.

La France, très regardée, doit rassurer sur sa stratégie immédiate et sa résilience

En premier lieu, le momentum français qui plaçait l’Hexagone en tête peut être un amortisseur pour 2020 et un tremplin pour les années suivantes. La dynamique qui a mis la France sur orbite en 2019, et que nous observions depuis 2016, n’est pas une surprise. Elle s’appuyait sur une croissance française supérieure à celle de la zone euro, mais il est sans doute prématuré de prévoir comment la France se distinguera pour proposer un horizon économique attractif aux entreprises qui pourraient y investir. La capacité à maintenir la base installée (20 000 filiales d’entreprises à capitaux étrangers sont présentes en France, rappelons-le) et attirer des investissements en 2020 et 2021, passe selon nous par plusieurs enjeux immédiats :

  • Confirmer le cadre de compétitivité qui avait nourri le redressement de la France entre 2016 et 2019

    Les réformes structurelles menées ces dernières années ont permis le redressement de la compétitivité tricolore et redoré l’image de la France auprès des investisseurs internationaux. Parmi les plus fortes, citons notamment les mesures de flexibilisation du travail (en 1ère position des réformes favorables à l’attractivité de la France), la poursuite des efforts en direction de la R&D (2ème moteur, plus historique) et la baisse de la fiscalité des entreprises (3ème).  Ainsi, la réforme du droit du travail, les réformes de la fiscalité des entreprises (transformation du CICE en allègement de cotisations patronales, réduction programmée du taux de l’impôt sur les sociétés, …), et les mesures contenues dans a loi PACTE ont continué à rassurer les investisseurs sur la capacité de la France à se transformer.

  • Rassurer sur la résilience de la France et se montrer tactique dans la future compétition européenne de la relance

    Avec la crise et ses effets durables (au moins jusqu’en 2021 ou 2022 pour les investissements les plus importants), les pays européens devront se battre pour saisir des opportunités de plus en plus rares, des « clients » plus exigeants, qui passeront au crible les perspectives de croissance, mais aussi l’agilité des écosystèmes d’implantation.

    A ce titre, l’efficacité perçue de la gestion de crise par les différents gouvernements affectera leur image globale et peut-être leur attractivité. Le poids des plans de relance dans les équilibres macroéconomiques de l’Europe et des pays sera regardé à la loupe par les investisseurs qui redouteront leurs effets retard sur la fiscalité : pour 80% des dirigeants européens d’entreprises internationales, la crédibilité du plan de sauvetage de l’économie et du stimulus fiscal constitue ainsi le premier vecteur d’attractivité.

    Les efforts et débats en cours sur la compétitivité des territoires, qui ont contribué à améliorer leur attractivité, comme la réflexion autour de l’impôt sur la production, ne devraient pas être abandonnés. Les cartes devraient être rebattues en raison de la gestion différenciée – et trop peu coordonnée au niveau européen - de la crise sanitaire. Chaque pays ayant adopté son propre plan de relance, la sortie de crise ne se fera pas partout au même rythme.

    A ces différences stratégiques nationales devraient s’ajouter celles qui distinguent les grands blocs économiques. Ainsi, l’efficacité perçue de la gestion de crise de l’UE par rapport à celle des Etats-Unis et de la Chine aura un impact durable sur la perception des investisseurs en matière d’attractivité.

  • Miser sur le match Paris-Londres car 2020 est aussi, en théorie, l’année du Brexit

    Sans surprise, le Brexit avait dégradé les perspectives de croissance à moyen terme du Royaume-Uni et inquiété les investisseurs internationaux. Ainsi, 15% des dirigeants interrogés dans le cadre du Baromètre EY de l’Attractivité du Royaume-Uni 2019 ont suspendu leurs opérations d’investissement industriels en raison des inconnues post-Brexit. Par ailleurs, pour la troisième année consécutive, Paris reste la métropole la plus attractive en Europe aux yeux des investisseurs internationaux, recueillant 31% des suffrages (+1 point par rapport à 2019), devançant Londres (28%, +3 points) et Berlin (26%, +2 points). Certes, les écarts sont relativement minimes, ce qui signifie que rien n’est acquis. Néanmoins, cette première place n’est pas seulement honorifique. Aux yeux des investisseurs, elle témoigne de la capacité de Paris à être l’une des principales zones d’atterrissage des entreprises qui auront décidé de quitter le Royaume-Uni. Le Brexit est encore loin d’avoir livré sa vérité. Rappelons que Londres recueillait 52% des voix avant le référendum organisé en juin 2016 sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne… De son côté, Paris continue de profiter de ses atouts historiques et des effets attendus des chantiers d’infrastructures et de l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques en 2024.

  • Imaginer des solutions qui vont donner de l’agilité et redonner de la confiance aux entreprises internationales

    Les dirigeants internationaux ont généralement salué la rapidité d’action et la réactivité des acteurs publics sur les premières mesures économiques d’urgence. En particulier, la mise en place de l’activité partielle a été jugée au meilleur niveau européen et a permis aux entreprises d’amortir la chute brutale de leur activité. Ils attendent désormais de l’Etat et des collectivités qu’ils se montrent aussi agiles dans la période de relance, notamment face aux ajustements d’effectifs qu’ils vont devoir conduire. Les entreprises vont avoir besoin de flexibilité, y compris pour préserver le maximum de leurs implantations et de leurs effectifs en France. Il s’agit de montrer que la France sait protéger son économie et notamment l’emploi, mais le fait en ayant conscience qu’elle est regardée et comparée à ses concurrents européens.

Les points de vue nos associés

  • Guillaume Cornu, Associé EY, Responsable du Middle Market : « Sortir plus fort »

     

    Guillaume Cornu, Associé EY
    Responsable du Middle Market


    Dans quel état se trouve l’écosystème productif français ?

    Après un temps de sidération, les entrepreneurs ont très vite réagi. Avec l’aide de l’Etat qui a su prendre très vite les mesures nécessaires, les écosystèmes, c’est-à-dire les entreprises et toutes les parties prenantes dont les banques, ont su trouver des solutions collectives et solidaires pour résister à l’arrêt total de l’activité. Bien sûr, il y aura de la casse. Mais je suis confiant quant à la capacité de notre tissu d’entreprises de sortir encore plus fort de cette situation inédite, renforçant de facto l’attractivité du site France aux yeux des investisseurs étrangers.

    La crise peut-elle avoir des conséquences en termes d’acquisitions ? 

    A court terme, cela ne fait aucun doute. D’ores et déjà, il y a un arrêt assez brutal des stratégie et transactions.

    Mais la crise devrait dynamiser le marché des M&A dans les prochains mois et ce, pour plusieurs raisons : des ETI vont devoir se séparer de certaines activités non stratégiques pour se recentrer sur leurs métiers les plus rentables, se désendetter ou pour trouver des liquidités. De même, certaines filières vont devoir être totalement restructurées et nous devrions assister à un phénomène de consolidation.

    Par ailleurs, les fonds de PE qui ne souhaiteront ou ne pourront pas remettre du capital dans leurs participations, vont devoir aussi se délester de certains tickets, au bénéfice de leurs confrères ou de groupes qui saisiront alors les opportunités. Je pense notamment aux corporate qui auront le cash ou les capacités de financement leur permettant de faire des acquisitions dans les prochains mois.

    De nouveaux fonds situations spéciales devraient apparaître sur le marché des M&A car les fonds traditionnels ne sont pas les plus experts dans la gestion des situations de stress. Enfin, les fameux « Alternative Capital Providers », fonds de dettes et autres hedge funds seront probablement aussi très opportunistes.

  • Franck Sebag, Associé EY : « Entreprendre pour relancer »



    Franck Sebag, Associé EY



    Les effets du plan de relance gouvernemental et des aides de l’Etat seront différents selon les secteurs, la taille des entreprises. Ils devraient aider les plus affectés par la crise à ne pas sombrer, et dynamiser ceux qui affichent de belles perspectives comme la médecine collaborative ou le streaming. Il y a fort à parier que les investisseurs privés seront des moteurs permettant à ces secteurs d’accélérer leur développement. Cette crise sera un catalyseur de nouveaux projets résistants. Ces derniers, pour émerger, devront faire preuve d’une grande agilité, tout en combinant performance et engagement.

Ce qu'il faut retenir

Si la crise du COVID-19 devrait relativement peu impacter la réalisation des implantations annoncées et déjà lancées, le choc principal devrait concerner les investissements qui auraient dû se formaliser en 2020, handicapant un des leviers indispensables du rebond de l’économie française.

A propos de cet article

Auteurs

Marc Lhermitte

Associé, Consulting, Responsable du programme Attractivité, France

#FDI | #Europe | #globaleconomics | #creativeindustries | #innovation | #geopolitics | #publicprivate

Eric Fourel

Country Manager, France

Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.