5 min de temps de lecture 1 oct. 2020
Fondation Yves Rocher : interview de Jacques Rocher

Fondation Yves Rocher : interview de Jacques Rocher

Par Jacques Rocher

Président, Fondation Yves Rocher Directeur Développement Durable & Prospective, Groupe Rocher

5 min de temps de lecture 1 oct. 2020
Thématiques associées Economie Sociale et Solidaire

« Faire l’expérience du vivant et de la nature par soi-même, prendre conscience du lien qui existe entre elle et nous, est un formidable moteur d’action. » Interview de Jacques Rocher, Président, Fondation Yves Rocher. 

Pouvez-vous nous présenter le groupe Rocher ?

Le groupe Rocher est un groupe familial, enraciné dans un terroir : la Bretagne, depuis sa création par mon père Yves Rocher en 1959. Il est implanté dans un petit village du Morbihan, La Gacilly, où il est né, et dont je suis maire depuis 2008.

Aujourd’hui, le Groupe emploie plus de 18 000 personnes à travers le monde et continue à se développer en France, mais aussi en Europe, aux Etats-Unis et en Asie au travers de 10 marques allant d’Yves Rocher à Petit Bateau, en passant par Arbonne et Docteur Pierre Ricaud. Malgré son expansion, le Groupe est toujours détenu à 100 % par les membres de la famille et est resté très attaché à sa terre de cœur et d’ancrage.

A la fois concepteurs, fabricants et distributeurs de nos produits, nous sommes présents tout au long de la filière avec des cycles extrêmement courts, ce qui constitue selon nous le moyen le plus sûr de maîtriser notre impact environnemental à tous les niveaux. Nous allons encore plus loin avec la marque Yves Rocher, qui repose sur la culture des plantes, puisque nous sommes aussi cultivateurs et récoltants. Nous avons ici même à La Gacilly 70 hectares de fleurs bio dédiées à nos cosmétiques. Nos usines sont situées à moins de 50 km du village, nous expédions également depuis la région, et poussons l’exigence jusqu’à souffler une grande partie de nos bouteilles ! Notre démarche est donc à la fois très locale et internationale.

Comment résumer vos engagements ?

Cela va être long !

Notre premier engagement est social. Dès l’origine, mon père portait une vision très politique de l’entreprise, qui devait avant tout créer de l’emploi, notamment dans le contexte de la Bretagne des années 50-60 : une terre "pauvre" où, l’industrie s’étant peu développée, dominait une agriculture de subsistance et l’exode rural. Ne serait-ce que dans les usines situées à 15 kilomètres autour de la Gacilly, nous employons aujourd’hui plus de 2 500 salariés !

Au-delà de ce rôle social, qui est la genèse du Groupe, il y a bien sûr un rôle économique, car qui dit entreprise dit création de richesses et de valeur, un point qui me paraît tout à fait essentiel, notamment mis en perspective de la crise que nous vivons depuis plusieurs mois et qui risque de faire disparaître bon nombre de sociétés.

Enfin, la dimension environnementale est au cœur notre ADN. La plupart des sites industriels sont implantés dans la nature, comme c’est le cas des nôtres, et ils en dépendent directement. Le monde économique et industriel, au-delà des mots, doit prendre en compte cette réalité dans son quotidien. De notre côté, nous avons toujours cherché à intégrer nos sites dans leur environnement naturel, notamment en les faisant labelliser « Refuges de la ligue de protection des oiseaux », une démarche entreprise il y a plus d’une dizaine d’années. Nous protégeons les haies et les chemins creux. Nous avons nommé des Sentinelles de la biodiversité pour que cette question continue d’être posée sur nos sites de production. Ce n’est pas qu’un discours, c’est une réalité vécue sur le terrain, des relations ancrées dans le temps. Je collabore par exemple avec Alain Bougrain-Dubourg, le président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) depuis 1972. Dans un autre domaine, nous avons intégré une unité de soufflage de flacons afin limiter le transport des contenants et avons développé des écotubes, qui réduisent de 25 % le plastique utilisé, dans l’objectif d’arriver par la suite au flaconnage 100 % recyclé. Evidemment, nous gérons aussi nos déchets, économisons l’eau, et œuvrons pour avoir un impact toujours moindre en matière d’émission de CO2 et de consommation des ressources.

Ce qui me paraît important, c’est que nous travaillons sur l’ensemble de la filière de nos impacts, à travers un faisceau d’actions. On s’inscrit dans une démarche de progrès continue et d’ingéniosité, dans laquelle les équipes tiennent une place déterminante.

En parallèle de ces engagements liés à vos activités, pourquoi avoir décidé de créer une fondation ?

Elle est née d’une discussion avec mon père, de l’idée que nous devions à la nature le succès de la marque Yves Rocher. Nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire à notre petite échelle pour lui en rendre une partie, et même si notre contribution est infinitésimale par rapport aux enjeux, c’est encore aujourd’hui ce qui nous donne envie de continuer à agir.

  • Nous avons bâti quatre programmes : 
    • Terre de Femmes, un Prix international lancé en 2001 pour récompenser des femmes qui œuvrent pour changer le monde via la préservation de la biodiversité (déjà plus de 450 femmes mises à l’honneur et 11 pays participants) ; 
    • Plantons pour la Planète, qui mobilise chaque année 2,3 millions d’euros et des milliers de planteuses et planteurs d’arbres pour faire revivre les sols, reculer les déserts, et reconnecter l’humain aux bienfaits de la nature ; Nous sommes en train d’atteindre l’objectif que nous nous étions fixés de 100 millions d’arbres plantés en 2020 ;
    • Plantes & biodiversité, qui poursuit trois objectifs : connaître, préserver et sensibiliser – autant d’étapes clés pour protéger le vivant – et qui se traduit par le soutien à des botanistes, chercheurs et scientifiques qui ouvrent la voie par leurs actions sur le terrain ; 
    • Photo, Peuples & Nature, qui consiste à soutenir des photographes engagé·e·s à faire prendre conscience, par la force de l’image, de la beauté fragile de nos terres/forêts et de l’enjeu crucial de la préservation de l’environnement.

La fondation qui était sous égide de l’Institut de France, est depuis 2019 Reconnue d’utilité publique. Ce changement de statut vous a-t-il permis d’aller plus loin ?

Fondamentalement, notre philosophie n’a pas changé. Elle est restée celle de ses débuts, au service de l’arbre et de la biodiversité. Mais sur la forme, la fondation a pris de l’ampleur : le fait d’évoluer vers une FRUP nous permet d’une part de lui donner une autre dimension en termes d’autonomie, et d’autre part, de faire reconnaître son utilité pour la société et ainsi de pérenniser le combat que mon père a mené tout au long de sa vie. Cela ne change pas notre manière d’agir, mais permettra, j’espère, de l’amplifier dans le temps.

Le groupe est récemment devenu « société à mission ». Racontez-nous… Comment le projet a-t-il émergé ?

C’est un cheminement naturel, une évolution qui correspond à soixante ans d’histoire de notre Groupe. Nous nous sommes développés avec certains principes auxquels nous n’avons jamais dérogé. Ce n’est pas un effet de manche ni une image « plaquée », mais le résultat d’un long processus auquel ont été associés tous nos salariés depuis quarante ans. Et nous avons le sentiment que cette démarche va dans le sens d’un vrai besoin dans une société qui s’éloigne de la nature. D’une certaine façon, à notre échelle, nous considérons que reconnecter les femmes et les hommes à la nature fait partie de notre travail.

Concrètement, à travers cette raison d’être "Reconnect people to nature", nous nous engageons à :

  • Promouvoir le lien entre nos communautés et la nature ;
  • Agir en faveur de la biodiversité sur nos territoires ;
  • Développer l’innovation frugale et des actions de consommation responsable ;
  • Faire de La Gacilly l’emblème d’un écosystème vertueux ;
  • Offrir des expériences de bien-être grâce aux bienfaits de la nature.

La fondation Yves Rocher et la Direction du développement responsable ont-elles participé à cette réflexion ?

Nous sommes tous alignés. La fondation est un outil de terrain à cet égard, qui permet de mieux sentir et comprendre les choses. Tout ce qui concourt à avoir une vision plus lucide de la réalité et de l’évolution de la société a aidé et continue d’être utile dans cette réflexion, de manière organique.

Je considère le fait de devenir "société à mission" comme un acte fondateur, mais il est tellement logique pour nous que l’on n’a pas eu à réfléchir longtemps et à mobiliser nos équipes pour définir notre mission. Etant une entreprise familiale, le tour de table décisionnel est très court et nous donne beaucoup d’agilité.

Le fait d’être maire de La Gacilly, de régulièrement faire le tour de nos sites industriels, d’être sur le terrain avec les équipes, me permet aussi de garder un esprit critique et de rester dans une certaine forme de vérité. Pas dans une théorie ou simplement dans le discours.

Et in fine, ce sont nos collaborateurs qui valident notre vision, car si l’on n’était pas à la hauteur du discours, ils le sentiraient et nous le feraient savoir ! Ce sont eux qui rendent cette mission crédible au quotidien, par leurs actions, par des faits.

Cette vision partagée a-t-elle fait naître des passerelles, des actions communes entre la fondation et la démarche RSE de l’entreprise ? Comment collaborent-elles ?

La démarche est commune, mais chacun conserve un rôle et une fonction bien distincts. Certes, la fondation nourrit le corps social de l’entreprise, peut interagir avec les salariés en mobilisant leur temps ou leurs compétences au travers de ses programmes, mais nous veillons à ce qu’il n’y ait pas de récupération. La fondation mène ses propres combats, elle n’est pas là pour compenser les externalités du groupe, qui doivent être gérées par le développement responsable. Les deux structures sont indépendantes. C’est une question d’éthique, condition essentielle de bon fonctionnement, à laquelle nous tenons depuis près de 30 ans. 

D’après vous, quelles conséquences pourrait avoir la loi PACTE à moyen/long terme ?

C’est difficile de le dire, car nous venons d’entrer dans une période difficile pour les entreprises. La crise que nous connaissons actuellement est grave et profonde, davantage que celle de 2008. Si pour certaines sociétés, il s’agit de relance, pour beaucoup d’autres, la question de la survie à très court terme est posée. Pour améliorer l’impact, doter les fondations, les entreprises ont besoin de trésorerie, d’investissement. Aujourd’hui, la plupart d’entre elles sont asséchées.

L’urgence va donc être avant tout de surmonter cette crise et d’assurer la fonction économique et sociale de l’entreprise, c’est-à-dire avant tout continuer à produire, vendre et à préserver l’emploi.

Sur une note plus positive, la Fondation Yves Rocher fêtera ses 30 ans en 2021. Quel bilan tirez-vous de ces années d’action ? Comment envisagez-vous la suite ?

Je suis retombé récemment sur les tous premiers supports écrits de la fondation, et je me suis dit que nous n’avions vraiment pas à en rougir ! Les actions dans les écoles Arboretum que nous avions mis en place dans les premières années pourraient tout à fait être relancées aujourd’hui. Notre volonté de replanter des arbres, sur les traces de Wangari Maathai – prix Nobel de la paix dont l’engagement a permis de planter 100 millions d’arbres – est toujours là, vibrante, tout comme son combat pour l’émancipation des femmes.

La fondation ne fait rien de spectaculaire – ce n’est ni sa vocation ni notre volonté – mais elle est utile, pour les écosystèmes et pour les populations. Nous nous étions lancé le défi de planter 100 000 000 arbres. Aujourd’hui, 99 000 000 sont déjà en terre et nous ne comptons pas nous arrêter là. Les chiffres que nous entendons sur la destruction de la forêt amazonienne peuvent nous sembler lointains, mais ils sont bien réels. Lorsque l’on a eu l’occasion comme moi d’aller voir sur place, une forêt qui brûle sur 40 km de long, je vous assure qu’ils prennent une toute autre dimension.

Être sur le terrain, c’est très important. En étant de plus en plus nombreux à vivre dans les villes, nous nous déconnectons de la nature, de sa temporalité. Nous nous déracinons. Faire l’expérience du vivant et de la nature par soi-même, prendre conscience du lien qui existe entre elle et nous, rester capable de s’en émerveiller, est un formidable moteur d’action. Nous continuons donc dans cette voie, avec nos moyens par définition limités, mais en restant concentrés sur cet objectif.

Ce qu'il faut retenir

Jacques Rocher évoque la naissance de la fondation Yves Rocher, reconnue d’utilité publique, et revient sur les engagements et programmes pour toujours s’inscrire dans une démarche responsable.

A propos de cet article

Par Jacques Rocher

Président, Fondation Yves Rocher Directeur Développement Durable & Prospective, Groupe Rocher