7 min de temps de lecture 25 juin 2020
Maintenant, Après et Au-delà

Maintenant, Après et Au-delà

Par

Eric Fourel

Country Manager, France

Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.

7 min de temps de lecture 25 juin 2020
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L’incroyable déflagration historique produite par la propagation de Covid-19 au cœur du village planétaire a provoqué la sidération de l’Humanité toute entière et continue de la tétaniser ; comme suspendue qu’elle est aux répliques successives qui s’enchaînent d’un continent à l’autre.

Aujourd’hui, les Amériques se battent toujours contre la progression du virus tandis que le reflux en Europe n’autorise aucune victoire face aux inquiétudes d’une possible deuxième vague comme en Asie.

Sans pouvoir attendre que s’estompe définitivement le péril sanitaire, le monde s’affaire déjà néanmoins à la construction du jour d’après. Il tente de prévenir l’immanquable cohorte de faillites que ne manqueront pas d’entraîner la chute drastique d'activité provoquée par le confinement et la reprise très progressive qui s’ensuit. Le traumatisme est forcément considérable pour une économie mondiale addictée à la croissance continue.

Pourtant, comme l’indique la nouvelle édition des « Megatrends » publiée par EY, la respiration que nous aura imposée cette crise devrait nous inviter à penser demain avec une vision qui dépasse l’immédiateté, pour enfin nous concentrer sur le plus long terme. Au-delà de l’urgence de la remise en route de notre économie, il faut tirer parti de cette mise à l’arrêt quasi instantanée, et jusque-là inconnue, d’une part considérable de l’économie pour imaginer un monde qui ancre sa résilience dans un équilibre de long terme pour notre planète et son Humanité. 

Quatre forces, pour un autre destin

La pandémie de Covid-19 ne bouleversera pas nécessairement le référentiel dans lequel s’inscrit notre destin car les forces sur lesquelles reposent les changements profonds qui nous attendent étaient déjà largement à l’œuvre. Toutefois, cette crise devrait être un formidable accélérateur de ces changements et elle pose la question centrale de la radicalité avec laquelle nous voulons dorénavant les épouser.

Les forces qui étaient déjà présentes avant la Covid-19 et qui sont susceptibles de s’accélérer pour changer notre destin sont au nombre de quatre :

  • La révolution numérique ;
  • La transition climatique ;
  • L’évolution des équilibres géopolitiques ;
  • L’explosion démographique.

    La révolution numérique s’accélère et questionne

    Les nouvelles facilités que nous offre la mutation numérique se sont retrouvées fortement utiles tout au long de la crise de la Covid-19. La bascule en télétravail de nombreux métiers du secteur tertiaire, et des fonctions intellectuelles de manière générale, en est évidemment l’exemple topique. Le recours au commerce électronique, l’accès à la culture numérisée, mais aussi tout simplement cette soudaine réalité que le lien numérique puisse devenir la seule liberté, le seul lien possible avec les autres. Quel sentiment étrange ! Nos aînés en Ehpad visibles par le seul truchement d’une tablette souvent nommée Ipad ! Quel paradoxe !

    Il est aujourd’hui d’acception générale que ces utilisations accélérées des outils numériques seront en grande partie pérennes et que l’organisation du travail, en particulier, sera bouleversée de manière irréversible. Mais que faut-il en faire ? Quelles conditions poser pour n’en retenir que le meilleur : le gain de temps de transport et d’efficacité ; et éviter le pire : l’isolement social et l’absence de déconnexion professionnelle ?  Autant de questions importantes pour le plus long terme et le plus grand nombre qui engendreront probablement des réponses sur le plan sociologique différentes selon les pays, les entreprises et les individus.

    Le grand défi numérique relancé de manière planétaire par la pandémie de Covid-19 se place néanmoins sur un autre plan. L’arrivée de la 5G et ses promesses en termes d’accélération de l’intelligence artificielle vont démultiplier les questions éthiques autour de la collecte et de l’exploitation des données personnelles. La crise de Covid-19 a justement mis de nouveau en exergue ces débats touchant à l’exploitation des données personnelles ; notamment entre les partisans d’un système de gestion centralisée des applications de traçage des populations et ceux qui s’inscrivent en défiance des pouvoirs de géolocalisation induits par ces applications. Au-delà des questions de santé publique qui pourraient peut-être autoriser certaines entorses à l’inviolabilité des données personnelles, cette crise sanitaire aura eu sur ce plan le mérite de permettre à tous les citoyens du monde de percevoir à quel point la surveillance de leurs comportements peut devenir totale grâce aux technologies numériques. Aujourd’hui, le cadre réglementaire permettant un Social Credit Rating pratiqué sur l’ensemble de la population est déjà largement amorcé en Chine. Demain, l’intelligence artificielle émotionnelle permettra, à grande échelle, d’aller beaucoup plus loin que la simple reconnaissance faciale. Lire dans les pensées humaines, les provoquer ou les influencer sera désormais rendu possible grâce au décryptage des données émotionnelles.

    Au-delà du seul jour d’après, c’est donc bien toute la question de la liberté individuelle qui se pose pour le long terme à travers la crise de Covid-19 et ce, à la fois dans son acception physique traditionnelle mais aussi dans sa nouvelle dimension numérique. 

    La transition climatique, un enjeu enfin prioritaire ?

    Avant l’épidémie de Covid-19, la transition climatique s’était déjà imposée comme l’enjeu de transformation prioritaire de notre civilisation alors qu’elle s’avançait plus avant dans le XXIème siècle. L’objectif de limiter le réchauffement planétaire à l’horizon de 2100 à 1,5°C, tel que le stipule l’accord de Paris signé en 2015 lors de la COP21, apparaissait chaque jour davantage inatteignable et ce, pour deux raisons essentielles : l’absence de mesures radicales pouvant contribuer à l’inversement de la courbe et la sortie officielle des États-Unis de cet accord en novembre 2019. Cette situation traduisait la faible volonté politique mondiale de stopper l’avancée inéluctable vers la catastrophe annoncée. En passionaria de la jeunesse mobilisée face à l’ogre dévastateur de l’hyper-croissance, Greta Thunberg semblait bien frêle. Brusquement, la Covid-19 est venue rappeler à l’Humanité que la menace de mort peut surgir à tout instant et dorénavant se répandre en quelques semaines à travers les ressorts de la mondialisation. Du fait du confinement, les populations ont pu expérimenter les circuits plus courts d’une économie contrainte à une proximité circulaire. Elles ont pu respirer un air débarrassé de ses particules fines dans les espaces urbains et entendre les bruits d’une nature libérée du machinisme généralisé. La mondialisation de l’économie a soudainement montré ses limites. Elle se retrouve même aujourd’hui en accusation pour avoir trahi sa promesse d’apporter au monde plus d’efficience dans son approvisionnement en produits essentiels et elle est apparue en particulier comme la cause essentielle du manque de dispositifs médicaux et de principes actifs. Nul doute que la mondialisation en ressortira marquée d’un fer encore plus rouge dans les imaginaires collectifs traumatisés par l’angoisse de la contagion qui galopait sans protection pour le plus grand nombre, et plus encore pour beaucoup des mobilisés de la première ligne.

    L’instant d’après, les agents économiques semblent aspirés par l’envie de replonger dans les délices d’une frénésie consumériste suite au sevrage qui leur a été imposé, l’envie de privilégier le cocon de leur automobile immunisée du virus plutôt que de renouer avec les transports en commun ; bref, de renouer avec un monde sans contrainte plutôt que d’emprunter résolument la voie d’un changement radical de nos habitudes de vie pour ériger la sobriété en règle à penser d’un collectif ayant enfin réussi, grâce à la pandémie de Covid-19, à accélérer sa prise de conscience environnementale. L’hésitation semble d’autant plus permise que nombre de décideurs plaident pour une pause dans la transition écologique afin de ne pas handicaper nos entreprises dans la nouvelle compétition économique qui s’ouvre, et de faciliter le gain de parts de marché à la suite de la paralysie planétaire des outils de production.

    Malheureusement, le réchauffement climatique n’a pas cessé sa progression du fait de la toute petite parenthèse que nous a offert le confinement généralisé. L’année 2020 marquera un nouveau record dans l’augmentation de la température moyenne du globe et de la fonte des glaces. Alors, l’hésitation n’est pas permise : le temps plus long de l’au-delà Covid-19 doit résolument accélérer la révolution énergétique. L’électrisation doit mobiliser la part essentielle des investissements publics en l’accompagnant d’un plan sérieux d’indépendance européenne en matière de production de batteries de nouvelle génération, ainsi que d’une accentuation des investissements dans les énergies renouvelables. L’annonce récente d’un plan européen pour la solution hydrogène s’inscrit ainsi dans la bonne direction. Toutefois, il faudrait également que le plan en faveur de la conversion énergétique des bâtiments anciens se double d’une incitation à accélérer l’évolution du secteur de la construction en faveur des matériaux éco-responsables et la multiplication des pièges à carbone. Le conditionnement des aides publiques à des engagements réellement contraignants en faveur de la transition climatique devrait également se généraliser. Enfin, l’instauration de la fameuse taxe carbone à l’entrée de tous les produits importés sur le territoire européen, qui était déjà en gestation avant la pandémie, devrait être élaborée dans la cadre du plan de relance européen à un niveau suffisant pour qu’elle devienne un puissant accélérateur de diffusion de la volonté européenne de mettre la crise de Covid-19 au service d’une maximisation de nos chances de sauver la planète à l’horizon de 2100. 

    Mondialisation, régionalisation… quel nouvel espace géopolitique ?

    Les équilibres géopolitiques étaient eux aussi soumis à des tensions exacerbées avant la pandémie de Covid-19. La tendance néo-isolationniste des États-Unis favorisait de fait les ambitions expansionnistes du « One Belt, One Road » d’une Chine triomphante ; tout en laissant les alliés traditionnels des Américains, au premier rang desquels l’Europe, se débattre dans un quant-à-soi victimaire face aux populismes prospérant sur fond d’affaissement de la démocratie sociale. On a déjà évoqué ci-dessus la régression relative de la mondialisation que la crise sanitaire devrait engendrer sur un plan économique du fait de la poussée environnementale ; même si le monde restera naturellement mondialisé, du moins dans une première phase, pour des pans massifs de ses chaînes de valeur. La « guerre des tariffs », qui a vu la multiplication les droits de douane entre les États-Unis et la Chine entre 2018 et 2020, ne baissera pas non plus en intensité dans le monde post-Covid. Elle viendra au contraire accentuer le phénomène d’une régionalisation à un niveau continental (Europe / Asie / Amériques) qui devrait peu à peu se substituer à la mondialisation totale que nous vivons depuis plusieurs décennies.

    Le très récent échec des négociations entamées sous l’égide de l’OCDE pour réformer les principes de la fiscalité internationale, notamment pour les activités numériques, et le risque corrélatif d’une explosion des mesures unilatérales anti-Gafa est un signe additionnel de cet émiettement des cadres de construction d’un consensualisme en matière de développement économique. Ce épiphénomène est inhérent au morcellement des équilibres géopolitiques. Les tensions que vit l’OMS dans le prolongement de sa gestion contestée de la crise de Covid-19 en sont un autre exemple. Quant à l’OMC, elle semble elle aussi tétanisée par une mondialisation qui voit ses piliers institutionnels se fragiliser.

    Autant la tempérance portée aux excès du modèle d’hyper-croissance sont à saluer sur le plan de la cause environnementale, autant l’affaissement des institutions politiques qui portaient la mondialisation sont à craindre. Dans le monde post-Covid et au-delà, il faut évidemment redouter que la montée des populismes en sorte gagnante sur fond de la protection nécessaire des populations face aux vagues migratoires porteuses d’une déstabilisation supplémentaire alors que nos économies sont fragilisées. Le confinement a engendré un repli sur soi sanitaire qui pourrait générer des pulsions d’un repli sur soi identitaire dans différents États. L’exacerbation des égoïsmes nationaux pourrait bien prendre le dessus dans l’après Covid comme l’a illustré les tentatives de préemption des vaccins futurs en cours de recherche. Ainsi, une guerre « technologico-économique » pourrait s’annoncer dans l’ère post-Covid, même s’il s’agit d’une guerre froide. Ses armes seraient : les cyberattaques, la diffusion systématisée de fake news destinées à nuire aux pouvoirs en place, que ce soit au sein des institutions publiques ou des entreprises, ou encore l’extra-territorialité de certains systèmes de droit comme cela a été le cas avec les règles américaines en matière d’anti-corruption. Tous ces phénomènes étaient déjà constatés avant la propagation de la Covid-19. On peut néanmoins parier que les États, confrontés à la nécessité de se rassurer quant à leur capacité à juguler la crise économique de fond qui s’annonce et dans leur quête de re-légitimation de leurs prérogatives régaliennes mises à mal par les défaillances dont ils ont fait preuve dans la gestion sanitaire, redoubleront d’imagination pour trouver des boucs émissaires et mettre en place des solutions court-termistes qui risquent d’accentuer les tensions géopolitiques.

    La démographie mondiale, une chance ?

    La population mondiale compte actuellement 7,7 milliards d’hommes et de femmes, soit 1,6 milliard de plus qu’en 2000 selon les Nations-Unies. Et demain ? Chaque année, ce sont 80 millions de nouvelles personnes qui viennent grossir les rangs d’une Humanité qui ne cesse d’être avide de progrès et de prospérité mais pas forcément sous la même forme que celle de ses aînés.  Selon les projections de l’ONU, nous serons 11,2 milliards en 2100 à tenter de vivre sur cette Terre envers qui nous sommes si ingrats. Tenter ? C’est bien l’enjeu !

    La prochaine décade sera marquée par l’avènement de la génération Z, âgée de 10 à 24 ans, qui, avec son 1,8 milliard d’individus, compte pour un quart de la population mondiale. Or, cette frange de la population, déterminante du futur de l’humanité, n’est pas équitablement répartie sur l’ensemble du globe. Elle représente 27% de la population en Inde mais seulement 14% au Japon où se situe l’autre extrême. Tandis que les pays développés s’enfoncent inéluctablement dans le vieillissement, les pays émergents regorgent d’une population jeune, résolument optimiste lorsque on l’interroge sur son avenir économique. Pourtant, plus de la moitié de cette génération Z vit aujourd’hui dans des pays qui sont les plus exposés et les plus mal préparés à la transition climatique. Aux tensions géopolitiques qui se déploient selon un double axe Est / Ouest et Nord / Sud, viennent donc s’ajouter potentiellement des conflits intergénérationnels notamment sur fond d’inégalités géographiques face à la transition climatique. Un monde se dessine progressivement sous nos yeux où, de manière caricaturale, les générations plus âgées des pays développés seraient tant bien que mal à l’abri du cataclysme climatique tandis que les hordes de la jeunesse du monde seraient livrées à la sécheresse et la montée du niveau des mers. Avant la pandémie, l’intensité des flux migratoires entre les pays en développement et les pays industrialisés n’avait jamais été aussi forte ; attisant des réflexes communautaires de la part des uns et des réactions de rejet de la part des autres. À court terme, une fois les frontières levées, il y a fort à parier que les flux migratoires repartiront de plus belle compte tenu des inégalités économiques et sociales entre les citoyens du monde.

    Covid-19 aurait pu se nourrir aussi de telles fractures générationnelles. Cette jeunesse déferlant dans les rues de Paris en ce soir de la fête de la musique, comme enivrée par la liberté recouvrée, jetait clairement à la face des vieux, apeurés derrière leur masque, toute l’insouciance que leur autorise leur relative immunité face à cette maladie vicieuse. Plutôt que de se confiner, le monde aurait pu faire le choix de privilégier son économie et, de manière cynique, sacrifier le sort des plus vulnérables sur l’autel de l’indifférence collective. D’aucuns ont d’ailleurs décidé d’emprunter cette voie.

    Mais, globalement, il n’en a rien été. Tout au contraire, les familles se sont réunies. Les hommes et les femmes se sont mobilisés solidairement, presque parfois à leur corps défendant, pour réinventer le sens de « faire société » ensemble. In fine, l’histoire du confinement nous a démontré que le pire n’est jamais certain.

    Difficile de parier malgré tout que le monde sera sauvé du péril climatique et de ses tensions géopolitiques incessantes par la seule générosité de sa jeunesse et son génie inventif. Et pourtant, la promesse d’un au-delà qui transcende les « megatrends » inventoriés par EY, c’est elle seule qui la porte !

    Ce qu'il faut retenir

    L’incroyable et historique propagation de COVID-19 a sidéré l’Humanité tout entière ; comme suspendue aux temps des répliques successives qui s’enchaînent d’un continent à l’autre. Tout en attendant l’arrêt définitif de ce cauchemar, le monde s’affaire déjà à la construction du monde d’après. Les forces qui étaient déjà présentes avant la COVID-19 et qui sont susceptibles de s’accélérer pour changer notre destin sont au nombre de quatre :

    • La révolution numérique ;
    • La transition climatique ;
    • L’évolution des équilibres géopolitiques ;
    • La démographie.

    A propos de cet article

    Par

    Eric Fourel

    Country Manager, France

    Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.