AGEFI Luxembourg, March 2017

La fonction de risk management dans les sociétés de gestion : entre pression, expansion et mutation

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Depuis 2013, EY organise chaque année une étude sur l’organisation de la fonction risk management auprès des sociétés de gestion présentes au Luxembourg. La dernière étude réalisée pendant l’été 2016 compte 41 sociétés de gestion, représentant 31% des actifs sous gestion de la place (UCITS et AIFs). L’échantillon couvert regroupe des tailles de société de gestion allant de 3 à 170 personnes, certaines sociétés englobant la fonction d’administration des fonds ou d’agent de transfert.

 

Une fonction en constante évolution

La fonction risk management au Luxembourg consiste en un ensemble d’activités et de responsabilités variées et diversifiées, qui ont tendance à s’étendre, démontrant donc l’importance du risk management. L’implication dans le management et une compréhension de l’ensemble des activités d’une société de gestion sont en effet essentiels pour une meilleure appréhension globale des risques. Sur base d’une moyenne hebdomadaire, les activités cœur de la fonction (risk monitoring, reporting et rémédiation) occupent pour la première fois moins de 50% de l’activité (en diminution de 15% par rapport à l’année précédente) d’un risk manager type. Il y a bien sûr une diminution liée à l’automatisation des activités de monitoring ou de reporting. Mais, plus particulièrement, le changement relatif est dû principalement à un renforcement de la substance, de la gouvernance et du suivi des demandes liées à la supervision de la CSSF (30% de l’activité, en hausse de 15%). Les risk managers ont été fort sollicités pour répondre aux demandes de clarification. Un tiers de l’échantillon de l’étude a fait l’objet au moins d’une visite de la CSSF au cours des 3 dernières années. Le risk management est un des sujets les plus examinés.

Le graphique ci-dessous reprend les valeurs maximales, moyennes et minimales des activités exercées pour l’échantillon sur une semaine type de 40 heures.

 

Risk Management - Graphique - Article AGEFI March 2017

 

Les modèles de sociétés de gestion sont presque aussi variés que le nombre de sociétés : UCITS et/ou AIFs ; gestion de fonds maison ou fonds tiers ; clients retail et/ou institutionels ; ce qui rend difficile une bonne comparaison.

Sur base d’une taille moyenne de 41 personnes par société de gestion, la fonction risk management représente en moyenne 10% des effectifs. Ce pourcentage est stable par rapport aux années précédentes mais ne tient compte que du personnel employé par ces sociétés. Certaines activités peuvent en effet être déléguées à d’autres entités du groupe à l’étranger, voire même à des fournisseurs de services indépendants.

Néanmoins des tendances transversales émergent et se reflètent dans les priorités de la fonction.

 

Pression du régulateur en hausse

74% de l’échantillon considèrent l’attention aux demandes du régulateur comme étant hautement prioritaires et le perçoivent comme un point d’attention pour les mois à venir. La CSSF est un « client » important du risk manager. Cette dernière a non seulement communiqué son intention de renforcer ses capacités de supervision, mais l’a effectivement mise en pratique, notamment par des visites sur site par exemple. 85% estiment qu’une sanction réglementaire et sa publication aurait un impact très négatif sur leur réputation. C’est le risque de réputation majeur pour les acteurs de la place. Un programme de préparation à ce type de visite et de mise en conformité est envisagé par la plupart des acteurs.

 

Focus sur les risques opérationnels liés aux activités déléguées

59% pensent que la supervision des fonctions déléguées, particulièrement sur les distributeurs et les gestionnaires, est un sujet d’importance croissante. Les aspects de risque opérationnel sont effectivement prédominants dans le modèle mis en place par la plupart des sociétés de gestion. Le risque d’outsourcing est perçu dans le top 3 des risques majeurs depuis 3 ans. En parallèle, la majorité des acteurs réfléchit à comment obtenir une clarification plus grande sur le positionnement et l’existence d’une fonction propre, dédiée et spécifique à la supervision des fonctions déléguées. Les activités liées à cette supervision sont encore relativement manuel et fort consommateurs de ressources.

Néanmoins, en comparaison au monde financier, le risque de cybercriminalité est considéré comme relativement mineur par les sociétés de gestion luxembourgeoises. Cela s’explique probablement par l’absence de données sensibles présentes dans les sociétés de gestion, y inclus sur leur site web. L’impact opérationnel ou de réputation est jugé comme relativement faible.

Le risque de modèle est aussi perçu comme peu présent, voire inexistant. Il y a effectivement peu de fonds dont la stratégie est entièrement basée sur un algorithme d’allocation. L’émergence de robot advisers devrait dans le futur augmenter la perception de ce risque digital.

 

Sensibilité de la gouvernance

33% des sondés de cette étude EY considèrent une revue de la gouvernance comme étant un sujet d’attention pour les prochains mois. Le contexte de marge faible et de taux d’intérêt bas exercent une pression importante sur la rentabilité des sociétés de gestion. Le poids de la fonction risk dans les mécanismes de décision concernant l’acceptation de nouveaux produits (ou de nouveaux clients pour les sociétés de gestion tierces) est en recul cette année, démontrant une pression commerciale interne. Toute chose étant égale par ailleurs, le pouvoir de décision des risk managers - allant parfois jusqu’à un ‘droit de véto’ sur la commercialisation de nouveaux fonds - reste élevé au Luxembourg, ce qui démontre une attention importante aux risques pris par les sociétés de gestion.

La perception de la fonction risk management varie en fonction du type de société de gestion. Les services de risk management faisant partie de l’offre commerciale des sociétés de gestion tierce, la valeur ajoutée de la fonction risk dans ce type de société de gestion est plus facile à démontrer. Dans les sociétés de gestion pour compte propre, la fonction risque est encore considérée comme une unité de support et un centre de coût. Toutefois, la proactivité observée de la part de la fonction risk permet à ceux évoluant dans les sociétés de gestion pour compte propre de  redéfinir leur collaboration avec les gérants de fonds et par la même occasion accroître leur visibilité et modifier la perception interne de leurs activités.

37% de l’échantillon estiment, par conséquent, important de renforcer la culture de risque au sein de leur société. Cela passe par un dialogue plus prononcé et des programmes de formation des gestionnaires de fonds et les membres du board des fonds. Un effort d’éducation des risques et de leur modélisation est aussi pointé. L’agenda politique en France, en Allemagne et aux Etats-Unis particulièrement chargé cette année, pousse les risk managers à être plus proactifs et anticiper des scénarios négatifs extrêmes.

 

Recrutement difficile malgré un marché porteur

Le marché de l’emploi pour les risk managers est plutôt porteur. Les aspects de renforcement de substance et de croissance d’activités sont mentionnés comme raisons principales.

37% considèrent le recrutement comme étant une priorité élevée. La moitié des sociétés de gestion interrogées est en fait à la recherche de nouveaux collaborateurs pour la fonction risk. Le marché n’est pas très flexible, ce qui rend les recrutements longs et difficiles. 48% estiment que le départ de personnes clés dans leur organisation aurait un effet très préjudiciable sur leur réputation. Ce chiffre était de 19% il y a 3 ans.

Le profil recherché est plutôt généraliste (61%), expérimenté (61%), avec certification professionnelle (48%) et compétences de programmation (52%).

 

Changement de structure opérationnelle en vue

37% également des personnes sondées réfléchissent actuellement à changer leurs structures d’organisation de sociétés.

 

Différentiation des fonctions

Ce sont les mêmes équipes de risk managers dans l’étude EY qui s’occupent de la gestion du risque aussi bien des fonds UCITS que AIFs. Ce sont a priori le même profil de compétences qui est requis.

73% ne font pas de distinction dans leur équipe respective entre risques d’investissements et risques opérationnels. Ce chiffre est cependant en baisse et nous voyons l’évolution d’une différenciation des rôles : d’une part, un risk manager en charge des risques d’investissements des fonds ; d’autre part, un autre risk manager en charge des risques opérationnels de la société de gestion, et plus particulièrement des risques liés aux fonctions déléguées.

La fonction de risk manager dans les sociétés de gestion luxembourgeoise a tendance à prendre de l’ampleur et demeure primordiale dans un modèle qui privilégie la délégation. Ce renforcement des responsabilités s’accompagne, d’une part, d’un renforcement de la substance (et des difficultés de recrutement), mais également d’un renforcement de la supervision réglementaire. Cela passe également par une redéfinition de la gouvernance en place avec l’émergence de fonction propre au risque opérationnel et à la supervision des fonctions déléguées.

Le risk management est lié à la gestion de l’incertitude du futur. L’avenir est clair et laisse présager de nombreuses opportunités pour les risk managers de sociétés de gestion.