AGEFI Luxembourg, May 2018

Private Equity : à l’abri d’un nouveau retournement des marchés financiers ?

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Depuis toujours, les marchés financiers ont suivi des trajectoires cycliques. Depuis la dernière crise financière de 2008 et les déboires qui s’en sont suivis, le secteur du Private Equity a connu une phase de croissance sans précédent. Le volume d’actifs sous gestion, incluant le montant des capitaux non investis ou « dry powder » et la valeur encore non réalisée des investissements en portefeuille a augmenté de 80 % sur la période pour atteindre un pic de USD 2,7 trillion*. Au cours de cette dernière décennie, l’industrie s’est révélée particulièrement apte à relever les défis d’un environnement macroéconomique instable et à continuer de prospérer, et ce malgré la crise financière mondiale. L’influence du Private Equity dans l’économie continue de s’accentuer. Celui-ci possède désormais des participations dans près de 13000 sociétés à travers la planète et emploie près de 20 millions de personnes. Pour chaque nouveau million de dollars investi, on estime que l’industrie contribue à créer une dizaine de nouveaux emplois*.

Est-ce que pour autant, l’industrie du Private Equity peut se prémunir d’un nouvel effondrement des marchés publics ? Dix ans après avoir subi de plein fouet une crise financière mondiale sans précédent, le volume des capitaux levés en 2017 a, à nouveau, dépassé le pic de 2007 juste avant la crise et celui-ci continue de s’accélérer. En parallèle, le niveau très élevé des valorisations et le montant important de « dry powder » révèlent quelques signes d’inquiétude quant à la capacité du secteur à absorber ces excès de capitaux et à délivrer les rendements attendus.   

S’il existe certains points de comparaison entre les situations de marché de 2007 et de 2017, force est tout de même de constater que le secteur du Private Equity a suivi un processus de transformation majeur au cours des dix dernières années. S’il s’avère bien hasardeux d’anticiper la venue d’un nouveau pic du cycle, il est toutefois possible de comprendre en quoi le secteur est bien mieux armé pour continuer à s’adapter et donner toujours plus de sens à son modèle économique dans un environnement toujours plus complexe et compétitif.

L’industrie du Private Equity a su rester fidèle à ses principes qui ont fait son succès et lui ont permis de beaucoup mieux résister à la crise que d’autres classes d’actifs, à savoir la recherche de création de valeur et un esprit de rénovation et de remise en question perpétuelle, le tout adossé à une gouvernance recherchant l’alignement des intérêts entre les investisseurs (« LPs ») et les gestionnaires (« GPs »). C’est de cette capacité à cultiver ces fondamentaux que dépendra le succès de l’industrie à traverser les prochaines décennies.

Les dix dernières années ont vu progressivement s’élargir le spectre des investisseurs. Si historiquement la base d’investisseurs des fonds de Private Equity était largement dominée par les fonds de pension et les fondations, de nouvelles classes d’investisseurs ont augmenté leur exposition à cette classe d’actifs tels que les fonds souverains (USD 6,6 trillions d’actifs), les Family Office (USD 4,7 trillions) et les fonds de pension de pays émergents. Certains gestionnaires, dont parmi les plus importants, n’hésitent plus à cibler des investisseurs plus modestes - entre USD 1 et USD 5 millions -  notamment les grosses fortunes (« High Net Worth Individuals ») ainsi que les grands groupes industriels pour élargir leur pool. En parallèle, les gestionnaires cherchent à réinventer leur relation client en proposant de nouveaux produits à des investisseurs toujours plus attirés par augmenter leur exposition à des actifs privés et toujours très sensibles aux coûts. Parmi ces approches nouvelles, on voit fleurir de plus en plus l’apparition de comptes séparés permettant une plus grande personnalisation et une plus grande flexibilité ou de programmes de co-investissements, voire d’investissements directs ; c’est ce qu’on a coutume d’appeler « Shadow Capital », et qui représente près de 10 à 20 % des capitaux levés aujourd’hui.

De la même façon, l’industrie a su s’adapter et se diversifier en couvrant un spectre plus large de domaines et de stratégies. Ceci est en grande partie impulsé par la grande capacité du Private Equity à créer de la valeur dans ses sociétés en portefeuille à toutes les phases d’évolution. Si certains fonds ont clairement déplacé leur terrain de chasse vers des jeunes sociétés en forte croissance (« growth stage »), voire des stratégies de venture capital, d’autres au contraire se sont tournées vers des stratégies à plus long terme que le Private Equity traditionnel permettant d’investir dans des actifs plus matures. L’expansion très rapide des fonds de dettes privés est un très bel exemple de cette très rapide capacité d’adaptation de l’industrie. Celle-ci a su saisir l’opportunité des contraintes réglementaires imposées aux banques après la crise de 2008 pour suppléer ces dernières dans l’octroi de prêts notamment aux petites entreprises privées. Aujourd’hui, le segment de la dette privée représente USD 600 milliards d’actifs sous gestion.

Il y a sans aucun doute beaucoup d’incertitudes dans l’environnement actuel. Toutefois comparer la situation actuelle à celle d’avant la crise de 2008 est très réducteur. L’industrie du Private Equity aujourd’hui a profondément changé et se révèle beaucoup plus transparente, liquide et diversifiée qu’il y a encore une décennie. Pour aller de l’avant, l’industrie doit s’appuyer sur son extraordinaire capacité d’adaptation et maintenir cet état d’esprit tout en tirant les leçons des excès passés d’endettements excessifs et d’actifs surcotés.  Malgré sa forte expansion, cette classe d’actifs ne représente encore que 3 % par rapport au USD 81 trillions d’actifs côtés sur des marchés publics et n’a sans aucun doute pas encore fini d’exploiter son énorme potentiel.

 

* Can private markets boom if public markets bust ? – EY Global PE Watch 2018