Agéfi, Octobre 2018

Le marché du Private Equity est-il en surchauffe ?

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Après un très bon premier semestre 2018, le marché du Private Equity (« PE ») continue sur sa lancée. Les chiffres du secteur atteignent des niveaux records dans le monde entier, mais la flambée des évaluations complique les acquisitions et assombrit les perspectives de création de valeur. Alors rentrée prometteuse ou surchauffe du secteur ? 

L’investissement des fonds de PE a connu son plus haut niveau d’activité au premier semestre 2018 depuis plus de dix ans. Les acquisitions annoncées atteignent le nombre de 805, toutes zones géographiques confondues, ce qui porte le montant des capitaux déployés au niveau record de 250 milliards de dollars sur la période. Les fonds américains continuent de mener la danse avec 71% d’augmentation des transactions par rapport à l’année dernière. Toutefois, la tendance s’observe aussi dans le reste du monde comme l’Asie-Pacifique qui affiche 42% de croissance. Certains grands fonds de PE n’ont pas froid aux yeux et n’hésitent pas à entrer dans des « megadeals » conclus à plusieurs milliards de dollars. La tendance pourrait se confirmer d’ici la fin de l’année. Cinq à dix « megadeals » de plus que l’année dernière sont anticipés selon un récent sondage de Mergermarket. Dans un marché stimulé par la demande, le déploiement effréné des capitaux ne cesse de tirer les évaluations vers le haut. Entrant à des prix de transaction élevés, les fonds pourraient avoir des difficultés à créer de la valeur et à atteindre leurs objectifs de rendement à terme. Investissement dit « alternatif », autrefois considéré comme un marché de niche, le Private Equity met-il en péril son modèle par sa croissance ?

Seuls les millésimes de fonds approchant la fin de vie profitent aujourd’hui de la tendance haussière des évaluations pour liquider leurs portefeuilles. Les désinvestissements sont en relatif déclin sur la première partie de l’année avec 526 transactions représentant une valeur totale de 178 milliards de dollars, soit 6% de moins que l’année dernière. Pendant logique de l’effort de déploiement des capitaux, les sorties se font davantage de manière confidentielle sur le marché secondaire de main à main que via des entrées en bourse. Dans ce contexte, le manque de transparence sur les données transactionnelles ajoute de l’incertitude quant à la justesse et à la durabilité des évaluations actuelles. A terme, si les rendements du PE pourraient tout de même satisfaire les investisseurs, il est en revanche probable que ces rendements ne soient pas suffisants pour que les gérants de fonds puissent en dégager du « carried interest ». Sans véritable incitation à la performance, le Private Equity ne survivrait alors que grâce aux perfusions de frais de gestion.

Pour déjouer le fatalisme, le Private Equity possède encore des relais de croissance. Le rallye des acquisitions est d’abord la conséquence des niveaux de capitaux levés par les fonds de PE ces dernières années. A en croire les chiffres du début d’année, le phénomène ne se tarit pas. Bien qu’en dessous des niveaux records de 2017, les fonds de PE ont levé plus de 267 milliards de dollars qu’il faudra également déployer. L’appétit affiché des investisseurs pour le Private Equity confirme ce constat. 86% des investisseurs envisagent de maintenir ou d’augmenter leur exposition au Private Equity selon le dernier sondage de Preqin. Par ailleurs, le marché du Private Equity n’est pas exploité de manière homogène. Certains sous-secteurs sont encore loin d’être saturés à l’image de la dette privée dont plus de 400 fonds sont encore sur les routes à la recherche d’investisseurs afin de déployer leur stratégie. Enfin, les acteurs du secteur ajustent leur modèle afin d’adresser un panel de cibles plus large, en se rassemblant par exemple en « club deals » ou au contraire en acceptant d’investir des tickets plus modestes.

La croissance apporte aussi son lot d’avancées positives. Sortant de la marginalité, les fonds de PE sont désormais au centre du paysage d’investissement. Leur popularité croissante a piqué l’intérêt des régulateurs. Bien que coûteuse, une régulation plus robuste amène plus de crédibilité au secteur par le renforcement de la protection des investisseurs et une certaine transparence de l’information. Des directives telles que la directive européenne sur les gestionnaires de fonds d’investissement alternatifs tendent à responsabiliser les gérants et à renforcer la qualité de la gouvernance. Une forte croissance cadrée par une régulation intelligente du secteur pourrait amener le Private Equity à être le nouveau faiseur de tendances en matière d’investissements, en orientant par exemple les capitaux vers des domaines plus responsables et plus durables.

Le Private Equity peut aujourd’hui sembler être au bord de la surchauffe mais le secteur est loin d’avoir brûlé ses ailes. Au contraire, le Private Equity entre dans une nouvelle phase de sa vie. Plus mature, le secteur doit maintenant faire face à de nouveaux challenges, notamment réglementaires. Mais s’il négocie bien ce tournant, de nombreuses opportunités restent à exploiter et le Private Equity pourrait à l’avenir façonner son environnement plutôt que le subir.  

 


* EY, Private Equity Capital Briefing, July 2018

** Preqin, Private Equity & Venture Capital Spotlight, September 2018