AGEFI Luxembourg, March 2019

Le Private Equity face au Brexit

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Presque deux ans se sont écoulés depuis la demande officielle de retrait de l’Union européenne (UE) enclenchée, au titre de l’article 50 du traité de l’UE, par le gouvernement britannique. Cette demande faisait suite au référendum du 23 juin 2016 lors duquel plus de 50% du peuple britannique avait voté la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni avaient ainsi plongé dans un imbroglio politico-diplomatique. Le mois de mars devrait marquer la fin des négociations, mais l’ensemble du monde économique a souffert de ce climat d’incertitude et hésite encore à se positionner.

Le moment du Brexit a été particulièrement mal choisi pour le marché du Private Equity (PE) en Europe qui finissait à peine de digérer la directive européenne sur les gestionnaires de fonds d’investissement alternatif (AIFM) mise en application au Luxembourg en juillet 2013. Ainsi, certains gestionnaires, qui avaient pris des décisions de réorganisation de la gestion de leurs fonds pour répondre à la directive AIFM, ont dû revoir leur copie afin de se parer contre les conséquences incertaines du Brexit. Alors comment s’est préparé le Private Equity à une Union européenne sans le Royaume-Uni ?

 

Relocaliser son AIFM immédiatement ou attendre l’accord de retrait final

Près de 2000 postes* ont été créés dans les autres pays membres de l’UE dans le secteur financier en réponse au Brexit. Dublin, Luxembourg, Francfort et Paris arrivent en tête des destinations favorites pour une relocalisation. Le montant des actifs devant être transférés depuis Londres s’élève à 800 milliards de livres sterling et cette estimation ne comptabilise que les transferts ayant fait l’objet d’une annonce publique, car certains gestionnaires préparent leur plan B en toute discrétion.

Dans l’industrie du Private Equity, deux attitudes ont été observées chez les gestionnaires : la relocalisation immédiate dans les autres pays membres de l’UE ou l’attente d’un accord de retrait final pour mettre en œuvre un plan d’urgence.

 

Anticiper l’après-Brexit

Ceux qui ont choisi de se relocaliser immédiatement se sont peut-être épargnés les montagnes russes des pronostics sur l’issue du Brexit, mais les attaches qu’ils ont souvent gardées avec le Royaume-Uni telles que des relations investisseurs ou des prestations de services risquent de leur donner du fil à retordre. En effet, en plus des questionnements sur la libre circulation des capitaux et des services, l’échange des données est probablement en tête de liste des problèmes à régler, notamment dans le cadre de la réglementation générale sur la protection des données (RGPD). Un diagnostic des transferts de données personnelles entre l’UE et le Royaume-Uni est à réaliser et les clauses contractuelles relatives à ces transferts devront être mises à jour. En outre, les gestionnaires de fonds de Private Equity employant fréquemment un personnel international devront également garder un œil sur la régularisation des ressortissants britanniques travaillant sur le sol d’un Etat membre.

 

Avoir des actifs au Royaume-Uni : aubaine ou calamité ?

Côté investissements, l’attractivité du Royaume-Uni pour les capitaux étrangers est en baisse depuis l’annonce des résultats du référendum, malgré les déclarations rassurantes de quelques multinationales qui ont poursuivi leur stratégie d’implantation sur le territoire. Les valeurs boursières sont historiquement basses sur le London Stock Exchange** et le taux de change EUR/GBP évolue au rythme des négociations. Les actifs britanniques détenus par les fonds de Private Equity sont eux aussi souvent évalués avec une décote « Brexit ». Investir aujourd’hui au Royaume-Uni semble donc fortement spéculatif. A cela s’ajoutent les problématiques fiscales à la fois en termes de pertinence des structures et de déduction de la TVA. Cependant, bien que les projections ne soient pas optimistes pour l’économie britannique post-Brexit, les fonds de PE ont plus d’une corde à leur arc et peuvent trouver des opportunités dans les situations les plus difficiles.

 

Quel impact sur l’appétit des investisseurs ?

Les niveaux records des dernières levées de capitaux prouvent que les incertitudes liées au Brexit n’ont pas refroidi l’intérêt des investisseurs pour le Private Equity européen. Les grandes maisons de PE ont montré qu’elles étaient en mesure d’anticiper les conséquences de l’éventualité d’un « no-deal » et de protéger leurs investisseurs. De plus, le Brexit n’est pas une remise en cause de la performance des acteurs historiques. Les gestionnaires d’actifs britanniques gardent une bonne réputation auprès des investisseurs. Le Royaume-Uni est le deuxième promoteur de fonds d’investissement après les Etats-Unis. L’année dernière, 41% des fonds d’investissement luxembourgeois ont été initiés par des gestionnaires d’origine britannique. Enfin, la tendance récente qui consiste à s’engager dans des véhicules d’investissement ayant des durées de vie de plus en plus longues allant parfois jusqu’à quinze ans est un signe supplémentaire d’une confiance durable des investisseurs dans l’industrie.

Le Brexit a remodelé le paysage européen du Private Equity en remettant en cause la suprématie de la City en tant que première place financière. Si la fin de ce règne apporte son lot d’inquiétudes, elle ne noircit pas pour autant l’avenir de l’industrie du Private Equity qui s’ajuste aux nouvelles circonstances sans céder à la panique.

 

* EY Financial Services Brexit Tracker

** Comparaison des indices en euros S&P 500 et FTSE 100 et évolution des ratios « Price Earnings » des petites et moyennes capitalisations boursières cotées au London Stock Exchange depuis le 23 juin 2016 (Bloomberg)