8 min de temps de lecture 7 juin 2021
La crise sanitaire a dopé la santé et la logistique, mais fortement touché les industries de mobilité et les services aux entreprises

La crise sanitaire a dopé la santé et la logistique, mais fortement touché les industries de mobilité et les services aux entreprises

Auteurs
Marc Lhermitte

Associé EY Consulting, Responsable du programme Attractivité, France

#FDI | #Europe | #globaleconomics | #creativeindustries | #innovation | #geopolitics | #publicprivate

Eric Fourel

Country Manager, France

Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.

8 min de temps de lecture 7 juin 2021

Les secteurs d’activité ont été touchés de manière très inégale par la crise

En résumé
  • La France a accueilli 89 projets de plateformes logistiques en 2020, portés par l’essor du e-commerce
  • Malgré un recul des implantations, la France conserve la 1ère place européenne pour les projets manufacturiers
  • 74% des investisseurs estiment que l’attractivité de la France va s’améliorer d’ici 2025

À la différence du schéma observé durant les crises récentes, au cours desquelles l’industrie manufacturière a été plus touchée que les services, la crise sanitaire actuelle affecte autant les services que l’industrie. Le caractère de première nécessité d’un secteur et la façon dont l'affectent les mesures de distanciation sociale sont les deux principales clés de compréhension de la variation de l’impact de la crise d’un secteur à un autre [1] , qu’il soit industriel ou tertiaire.

Les investissements dans certains secteurs manufacturiers et dans les industries de services ont plongé en 2020

Tous les secteurs n’ont pas connu des évolutions homogènes face à la crise. Celles-ci reflètent les impacts immédiats de la crise sanitaire, tant sur la confiance des consommateurs — dont la consommation a été affectée lors des différentes périodes de restriction —, que sur celle des entreprises. Beaucoup d'entre elles ont dû adapter leurs projets d’investissement à la diminution de leurs chiffres d’affaires et de leurs marges. 

Certains secteurs industriels, très liés à des activités frappées de plein fouet par la crise, ont également connu un net recul des investissements étrangers. C’est le cas des équipements industriels (- 45 %) et des constructeurs et fabricants de moyens de transports (- 27 %). Au sein de cette dernière catégorie, l’aéronautique apparaît comme le secteur martyr : clouée au sol, l’aviation mondiale est entrée dans une crise existentielle unique dans son histoire qui a paralysé, entre autres, les projets d’implantation (- 77 %). De manière assez surprenante, le secteur automobile, en dépit de la crise économique qu’il traverse actuellement, a plutôt bien résisté à la crise sanitaire et ses projets de transformation n’ont pas été remis en question. 

Les services aux entreprises (informatique, sécurité, maintenance) ont souffert de l’arrêt de l’activité de grands donneurs d’ordre lors du premier confinement au printemps 2020. Conséquence : le nombre de projets d’investissements a diminué de 25 %. Dans le secteur des logiciels et des systèmes d’information, il chute de 29 %. 

Plutôt préservée pendant la crise par la consommation des ménages, l’industrie agroalimentaire a cependant vu aussi le nombre de ses projets reculer (de 69 à 53). Selon les industriels interrogés par EY, ce mouvement — qui peut surprendre, compte tenu des résultats du secteur en 2020 — s’explique en partie par la pression sur les prix, qui a imposé à certains industriels une réduction de leurs investissements.

La santé, la logistique, les services financiers et l’énergie, le traitement de l’eau et des déchets sont préservés ou portés par la crise

À l’inverse, l’investissement international s’est accéléré dans d’autres secteurs. L’industrie de la santé a enregistré 58 projets d’implantation contre seulement 26 en 2019. Si cette tendance s’observe dans tous les pays européens, la France se classe au 1er rang dans ce secteur. La France est aussi 1re pour les investissements dans les équipements médicaux et chirurgicaux, accueillant à elle seule 40 % des projets européens en 2020. Cette tendance est la conséquence de la bonne santé du secteur pharmaceutique avant la crise sanitaire, et aussi de la prise de conscience de la nécessité de produire certaines molécules ou produits en France. Les appels d’offres du gouvernement visant à relocaliser les activités critiques ont notamment participé à cette augmentation du nombre de projets. 

Enfin, conséquence indirecte des périodes de confinement, l’ameublement a enregistré la plus forte progression du nombre de projets en France, comme en Allemagne et au Royaume-Uni. La distribution a également profité de l’accélération forte du e-commerce : 89 projets de plateformes logistiques ont été annoncés en 2020 alors que la plupart des points de vente physiques ont été longtemps fermés.

Les investissements étrangers dans l’énergie, le traitement de l’eau et des déchets répondent à des besoins à court terme mais aussi aux transformations plus profondes de notre modèle énergétique. Ils se sont ainsi très nettement accélérés dans les énergies renouvelables (+ 81 %).

  • L’avis d’Olivier Peyret, Président, Schlumberger France

    La France a certainement les capacités technologiques et industrielles pour devenir leader dans la transition énergétique.

     

    Olivier Peyret
    Président Schlumberger France

    Pourquoi avoir choisi la France et en particulier le sud de l’Hexagone pour votre projet de gigafactory d’hydrogène vert ?

    L’engagement de Schlumberger en France n’est pas nouveau. En fait c’est ici que tout a commencé il y a presque 100 ans quand deux ingénieurs français, Marcel et Conrad Schlumberger, ont inventé une technique révolutionnaire dans l’exploration du sous-sol. Cette start-up française est devenue aujourd’hui un leader mondial dans les technologies associées à l’énergie.

    Depuis, la France est toujours restée un pays important tout spécialement pour les activités de R&D du groupe. Au cours des années, des partenariats se sont tissés avec tout l’écosystème technologique français. Et quand le groupe a décidé de se lancer dans la transition énergétique, et donc d’explorer des domaines d’activité technologiques nouveaux, c’est naturellement vers ses partenaires historiques que le groupe s’est tourné.

    C’est ainsi qu’est née le 1er mars dernier la société Genvia –JV avec le CEA - qui est un partenaire de longue date – et d’autres acteurs français. Genvia vise le développement et le déploiement industriel de la technologie de rupture d’électrolyseur d’oxyde solide à haute performance, développée par le CEA.

    De plus, l’engagement fort du gouvernement français et de l’Europe dans l’hydrogène a également été un élément déterminant dans le choix de la France.

    Le site Schlumberger de Béziers a été choisi pour installer l’usine pilote et bientôt la Gigafactory de Genvia parmi d’autres sites français car c’est l’un des principaux centres manufacturiers de Schlumberger avec un savoir-faire unique, un fort esprit d’initiative et des capacités d’expansion importantes. De plus la région Occitanie – actionnaire dans Genvia – est une partenaire très active et précieuse.

    La France a-t-elle les capacités pour devenir un des leaders mondiaux dans le secteur de l’énergie renouvelable décarbonée ?

    La France a certainement les capacités technologiques et industrielles pour devenir leader dans la transition énergétique. C’est une condition nécessaire mais pas suffisante.

    Il convient également d’assurer que des chaînes de valeur ou des filières complètes puissent se constituer sur son sol depuis la R&D jusqu’à l’utilisateur ultime d’hydrogène, du concepteur jusqu’au client. La JV Genvia est un exemple de mini-filière comptant des actionnaires publics/privés très complémentaires comme le CEA pour la R&D, Schlumberger pour l’industrialisation, Vinci et Vicat pour définir et mettre en œuvre les cas d’usage et la région Occitanie comme territoire engagé.

    Quelles devraient être les actions prioritaires à mener pour atteindre cet objectif ?

    Comme toute aventure industrielle qui implique des technologies de rupture, les risques sont élevés. Il est donc important qu’ils soient partagés par un soutien fort des politiques publiques.

    Il est en particulier indispensable que l’aide publique aille d’abord aux industriels pour un investissement local avant d’aller au consommateur. Ceci permettrait de garantir une certaine souveraineté européenne de la filière et ainsi éviter les erreurs du passé – comme dans le photovoltaïque - où l’argent public a essentiellement financé des panneaux solaires étrangers.  

Après les records observés entre 2017 et 2019, la crise casse la dynamique des implantations de sièges et des activités de R&D

Les implantations logistiques et industrielles ont mieux résisté à la crise (respectivement + 2 % et – 17 %) que les projets de centres de R&D (- 23 %) et de sièges sociaux (- 34 %). Cette évolution s’inscrit après une année 2019 exceptionnelle pour les centres de décision et la destination France demeure à un niveau supérieur à celui des années 2017 et 2018.

L’observation paraît plus nuancée du côté de la R&D. Certes la France (avec 115 projets en 2020) conserve de justesse sa première place européenne face au Royaume-Uni (114), mais plusieurs observateurs — dont les Conseillers du Commerce extérieur — notent une dégradation de la perception de la qualité de notre R&D. Une dégradation qu’ils attribuent en partie aux débats sur la capacité du pays à répondre à la crise sanitaire, les laboratoires publics et privés n’ayant pas réussi à trouver de vaccin contre la Covid-19.

Toutefois, si des doutes semblent émerger sur les capacités de R&D de la France, il semble trop tôt pour associer la baisse du nombre de projets de R&D à un déclin du pays en la matière : malgré la crise, ses performances restent excellentes, l’exercice 2020 faisant partie des trois plus prolifiques dans le secteur de la R&D au cours de la période 2010-2020. En attendant de savoir si ce repli en 2020 serait uniquement conjoncturel, dû aux impacts de la crise, les plus fortes baisses s’observent notamment dans le secteur des logiciels et de l’IT (- 35 %) et des fabricants et constructeurs de transports (- 50 %). Rappelons que ces secteurs étaient ceux qui avaient capté le plus de projets d’IDE dans la R&D en 2019.

  • L’avis de Jean-François Hilaire, vice-président exécutif du groupe suédois Récipharm

    Engager une démarche de simplification administrative est impérative pour conserver des capacités de production en France.

     

    Jean-François Hilaire
    Vice-président exécutif
    du groupe suédois Récipharm

    Pour quelles raisons le laboratoire Recipharm a-t-il fait le choix de s’implanter en France ?

    Les raisons sont nombreuses. Les compétences pharmaceutiques disponibles, la densité et la qualité des infrastructures sont des atouts forts du site France. Mais ce ne sont pas les seuls. Nous avons décidé de nous implanter en France car il existait des opportunités d’acquisition intéressantes, notamment un réseau de sites de production.

    Vous avez décidé d’agrandir votre centre de production de Monts en Indre-Loire pour fabriquer le vaccin Moderna, permettant la création de 100 emplois. Avez-vous des difficultés de recrutement, notamment de talents qualifiés ?

    Le recrutement d’opérateurs de production stérile est un challenge, en France. Nous avons été bien aidés par l’université de Tours, dans ce cas précis, pour résoudre ce défi.

    Les instituts publics de recherche et les entreprises privées tricolores n'ont pas réussi à trouver un vaccin contre la Covid-19. La France reste-elle une terre d’accueil incontournable dans le domaine des Life sciences ?

    Les vaccins Covid-19 actuellement disponibles sur le marché n’ont pas été développés dans des laboratoires français. Il serait un peu long d’en détailler les raisons ici, mais cela ne signifie en aucun cas que la recherche française n’est pas au niveau. Elle est incontournable. Des produits bien plus robustes que ceux actuellement sur le marché vont prochainement sortir des laboratoires français.

    Les difficultés de l’innovation en France sont à rechercher dans des structures universitaires ne permettant pas l’optimisation de partenariats public/privé d’une part et dans la faiblesse du capital-risque pour faire progresser l’innovation vers le marché.

    Quels seraient les réformes à mener (réglementaire, fiscalité, simplification administrative…) pour renforcer l’attractivité de la France dans ce secteur ?

    Certes, la fiscalité a été améliorée avec la réforme sur les impôts de production. Mais engager une démarche de simplification administrative est impérative pour conserver des capacités de production en France. Les éléments requis sont de plus en plus importants et difficiles à collecter pour bâtir des dossiers de certification, permis de construire, etc.  Il faut donc réduire la durée de l’instruction de ces dossiers, sinon les investissements en capacité de production iront ailleurs.

    D’autres investissements sont-ils prévus à court-moyen terme pour renforcer la présence de Recipharm en France ?

    Pourquoi pas ? Recipharm s’est toujours satisfaite de ses investissements en France. Plusieurs projets sont en cours d’étude.

Malgré la réduction des implantations industrielles en Europe et en France, l’Hexagone conserve son 1er rang

Première conséquence de la crise, le nombre d’investissements dans les sites industriels diminue de 22 % en Europe. Face à cela, les performances de la Turquie et de la Pologne font figure d’exception. La France, quant à elle, voit ce nombre diminuer de 17 %.

Parmi les secteurs historiquement porteurs de nombreux projets industriels, la désaffection la plus forte a eu lieu dans l’équipement industriel (de 63 à 31 projets), l’agro-alimentaire (de 50 en 2019 à 34 en 2020) et l’électronique (de 35 à 25). À l’inverse, en plus des implantations ou des extensions dans la fabrication de produits pharmaceutiques ou d’équipement médical (+ 210 % et + 92 % en un an), on note des progressions intéressantes dans l’habillement (de 9 à 16 projets) ou l’énergie (de 14 à 23).

En dépit de cette conjoncture morose, la France conserve la tête du classement européen des investissements manufacturiers étrangers, avec 341 projets d’implantation et d’extension de sites de production, devant la Turquie (153), le Royaume-Uni (112) et la Russie (107). Même si 280 de ces projets sont des extensions de sites existants, la France revient à son niveau d’avant-crise avec 61 nouveaux sites en 2020 (contre 68 en 2018).

Belle satisfaction, les régions françaises continuent d’occuper 3 des 5 premières places en Europe, grâce à la résilience des régions Grand Est, Hauts-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes.

Dans l’immédiat, les dirigeants sont partagés sur les possibilités de relocalisation

En 2020, alors que le monde était sidéré par les confinements quasi-simultanés autour du globe, 83 % des investisseurs internationaux confiaient vouloir rapprocher certains sites de production et des supply chains à proximité de l’Union européenne. Avec ce rapprochement en Europe ou dans sa périphérie (nearshoring), les dirigeants d’entreprise souhaitaient réduire la trop forte dépendance des chaînes industrielles vis-à-vis de certains pays.

Un an plus tard, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Si le souhait de réduire les risques de dépendance et de rupture d’approvisionnement demeure toujours une priorité au niveau européen, il semble plutôt se traduire par une régionalisation des supply chains ou par la création de micro-projets logistiques pour disposer de stocks tampons que par des relocalisations.

Pour l’heure, il n’existe donc pas de mouvements massifs de relocalisation : malgré une augmentation des projets de ce type liée au plan de relance français, le nombre global reste marginal en 2020, avec 16 projets (et 307 emplois créés) – soit moins que la moyenne annuelle sur la période 2014-2018, durant laquelle la DGE a recensé 98 projets[1].

La question se pose plus opérationnellement à long terme, puisque 54 % des dirigeants envisagent une relocalisation en France dans les prochains mois ou années. Car il ne s’agit plus désormais d’une incantation, mais bien d’une tendance de fond. Trois vecteurs vont contribuer à l’émergence de ces mouvements de régionalisation et de relocalisation : la volonté de réduire les risques de dépendance et de protéger l’autonomie des industries stratégiques tout d’abord.

L’augmentation des tensions géopolitiques dans le monde, plus particulièrement avec la Chine où se situent de nombreuses chaînes d’approvisionnement, ainsi que les leçons à tirer de la crise sanitaire peuvent aussi favoriser la relocalisation (stratégie de « China plus one ») ou le nearshoring par la diversification des sources d’approvisionnement, leur rapprochement et les possibilités de stockage[1]. Des incitations ou des obligations gouvernementales pour les secteurs considérés comme stratégiques y contribueront aussi, ainsi que la réduction progressive des écarts des coûts salariaux entre les différentes régions économiques.

Notons aussi que la relocalisation peut être créatrice de valeur en tant que telle : ces relocalisations de montée en gamme concernent notamment les jeunes entreprises qui ont pu profiter des coûts de production plus faibles de certains pays pour établir leur position sur un marché, avant de relocaliser leur production en France. Cette opportunité est de plus en plus considérée : 85 % des Français se disent favorables à une production en France, même si les prix de ces produits sont plus élevés[2].

  • L’avis de Vincent Bedouin, PDG de Lacroix Group

    Il y a un intérêt économique à relocaliser aujourd’hui.

     

    Vincent Bedouin
    PDG de Lacroix Group

    Quels sont les éléments qui expliquent votre décision de (re)localiser une partie de votre production en France ?

    Notre décision de produire en France est la conjonction de plusieurs facteurs et le fruit d’une réflexion sur le long terme, en cohérence avec les orientations de la filière stratégique électronique, au sein de laquelle je suis particulièrement impliqué. Nous avons un savoir-faire de pointe en France et une puissance industrielle à laquelle nous souhaitons donner un avenir.

    De manière pragmatique, il y a bien sûr un intérêt économique à relocaliser aujourd’hui : la digitalisation et l’automatisation permettent de retrouver davantage de compétitivité, avec en parallèle l’accélération des nouvelles technologies qui induisent chez nos clients une volonté de « time-to-market » de plus en plus court. Dans ce sens, la relocalisation au plus proche des marchés finaux permet d’optimiser la réactivité des chaînes logistiques.

    Ensuite, il y a bien sûr un enjeu environnemental qui traverse la société depuis quelques années déjà et qui impacte l’industrie. Nous avons pris conscience de l’incongruité de faire venir nos produits de l’autre bout du monde et mettons en place des moyens pour optimiser de manière durable notre chaîne logistique.

    Enfin, notre décision va de pair avec une volonté politique de réunir industrie et R&D, après plusieurs années de délocalisation de la production dans les pays émergents. R&D et industrie sont indissociables et complémentaires si l’on souhaite développer les emplois dans les territoires et favoriser notre souveraineté nationale.

    La pandémie de la Covid-19 a-t-elle accéléré cette décision ?

    Aujourd’hui, avec le projet SYMBIOSE, nous sommes dans la dernière ligne droite de construction de notre usine française du futur, qui sera la première usine électronique à voir le jour en France depuis 20 ans. Le projet était déjà en route depuis 2016 et avait été labellisé « Vitrine de l’Industrie du Futur » en 2017. Lorsque la crise a débuté, nous nous sommes interrogés sur la pertinence de maintenir ce projet, notamment à cause de l’impact de la crise sur l’activité aéronautique, particulièrement représentée au sein de l’usine. Cependant la crise a confirmé notre conviction concernant la tendance des relocalisations.

    Il est vrai que la question de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques a rejoint la réflexion globale autour de la souveraineté nationale et de notre dépendance à d’autres États. Bien sûr lorsque la Chine a fermé ses frontières lors de leur premier confinement, cela a créé un choc mondial au niveau des chaînes logistiques qui a certainement accéléré les prises de conscience, notamment dans la filière électronique particulièrement dépendante de l’Asie sur certains composants.

    Je pense que la crise de la Covid-19 a appuyé le caractère d’urgence et a mis en lumière des sujets qui auraient nécessité davantage de temps pour faire évoluer les mentalités : l’existence de joyaux industriels en France qui suscitent la fierté de la classe politique et des territoires par exemple. Dans ce sens, la crise a clairement joué un rôle d’accélérateur.

    La relocalisation en France d’autres segments de votre chaîne de valeur / process de production est-elle envisageable en France au cours des prochaines années ?

    Le projet SYMBIOSE est un projet de transformation conséquent, tant d’un point de vue technologique, social et environnemental, avec un investissement de près de 30 millions d’euros sur plusieurs années. Notre préparation très en amont sur ce projet nous a permis d’anticiper les contraintes de business plan, de rentabilité et de compétitivité, en saisissant les opportunités que l’industrie du futur pouvait nous apporter.

    Nous essayons de privilégier autant que possible des solutions locales, françaises ou européennes, pour automatiser nos opérations ou digitaliser certains outils métiers. C’est tout le pari de l’ambition industrielle en France… avec toutefois certaines limites.

    En effet, tout n’est pas possible et certains segments de la chaîne de valeur ne pourront pas forcément être relocalisés. La relocalisation systématique n’a d’ailleurs pas de sens. La question serait plutôt de trouver le bon curseur entre relocalisation et sécurisation des approvisionnements critiques ayant recours à différentes zones géographiques.

    Cette revue de la chaîne de valeur représente une occasion historique pour une transformation profonde. Il s’agit alors de se saisir de cette opportunité, dans un esprit de synergie et de réflexion commune avec l’ensemble de la filière (amont et aval, l’interdépendance étant clé). J’espère voir se multiplier de nouveaux projets sur le modèle de SYMBIOSE pour additionner les ambitions et les investissements industriels… car c’est bien la taille critique globale de nos R&D et industries locales qui nous permettront de rivaliser et de mieux maîtriser la continuité des activités en cas de crise. 

Pour maintenir sa dynamique d’avant-crise et conserver leur confiance, la France doit faire face aux exigences et aux attentes des dirigeants

Dans l’immédiat, la situation conduit les investisseurs à être prudents. Plus d’un an après le début de la pandémie de Covid-19 en France, les dirigeants internationaux interrogés confient avoir privilégié une logique de report et de redimensionnement des projets d’investissements plutôt que d’annulation. Le manque de visibilité sur l’évolution de la situation sanitaire a entretenu cet attentisme tout au long de l’année 2020 : 42 % des dirigeants confirment ainsi avoir reporté des projets à l’année 2021.

Aujourd’hui, la crise et ses conséquences perdurent. 44 % des dirigeants internationaux comptent ajuster à la baisse leurs projets d’investissements en France, tandis que 14 % envisagent de les reporter à horizon 2022 ou plus tard.

Cependant, les investisseurs paraissent garder confiance dans la capacité du pays à attirer les investissements étrangers dans l’avenir

Près de 40 % d’entre eux s’attendent même à une progression significative de la France sur ce terrain, contre seulement 15 % pour l’ensemble de l’Europe.

50 % des investisseurs s’attendent à un retour à la normale d’ici le premier semestre 2022

Malgré le rebond économique attendu en 2021 (croissance moyenne attendue de 4,2 % en zone euro et redémarrage du commerce mondial pour les pays dits avancés de 7,5 %), environ 70 % des dirigeants internationaux interrogés anticipent un effet de longue traîne de la pandémie et n’envisagent pas de retour à la normale avant l’année 2022, voire même le deuxième semestre 2022 pour un tiers d’entre eux. 

  • METHODOLOGIE

    Les enquêtes auprès des investisseurs

    Une enquête auprès de 200 dirigeants d’entreprises à capitaux étrangers, menée en mars

    La perception et les attentes des décideurs internationaux en matière d’attractivité pour la France ont été recueillies au travers d’une enquête en ligne auprès de 200 décideurs internationaux du 1er au 31 mars 2021. Les dirigeants impliqués dans les décisions d’investissement étrangers ont été interrogés dans 27 pays, en anglais. La structure de l’échantillon est représentative des investissements internationaux, qu’il s’agisse de leur origine géographique (en grande partie issue de l’Union européenne), de leur origine sectorielle, ou de la taille des entreprises.

    Une enquête auprès de 550 dirigeants d’entreprises à capitaux étrangers, menée entre le 22 mars et le 9 avril 2021

    Pour intégrer la perception et les attentes des décideurs internationaux face à la crise de la Covid-19 sur l’ensemble du continent européen, une deuxième enquête, en ligne, a été conduite auprès de 550 dirigeants internationaux du 22 mars au 9 avril 2021. Les dirigeants ont été interrogés dans 27 pays, en anglais. Tout comme la première enquête réalisée, la structure de l’échantillon est représentative des investissements internationaux.

    Le recensement des implantations internationales en France et en Europe

    Depuis 1997, l’EY European Investment Monitor (EIM) recense le nombre de projets d’investisseurs étrangers dans une quarantaine de pays européens, y compris en Russie et en Turquie. Le recensement prend en compte les annonces publiques et fermes d’investissements porteurs de créations d’emplois et les vérifie.

    Ces flux d’implantation et d’extension se situent dans une très grande variété d’activités et de secteurs, mais en excluent certains dont la logique d’implantation relève de facteurs d’attractivité, certes intéressants, mais structurellement différents des implantations industrielles, décisionnelles ou technologiques (tels que les hôtels, les surfaces de ventes ou de restauration). D’autres méthodes peuvent être utilisées pour le recensement de ce type de projets. Ainsi, celle de Business France intègre, en plus des emplois créés, les emplois maintenus par les investisseurs étrangers en France, ainsi que les créations et les sauvegardes d’emplois projetés sur 3 ans ; à l’inverse, l’EY European Investment Monitor se concentre sur les données au démarrage des projets, et ce de la même manière dans tous les pays européens (44 en 2020). Globalement, les tests de qualité et les croisements réalisés auprès des entreprises pour la constitution de la base de données de l’EIM permettent de garantir un niveau d’exhaustivité et de comparabilité unique en Europe.

    Principales sources

    EY (Knowledge, EYQ, FDI Center of Excellence), BPI, Business France, FMI, FT, INSEE, JLL, McKinsey, OCDE, OCO, OFCE, Oxford Economics, Trendeo, UNCTAD.  

Ce qu'il faut retenir

Les secteurs financier, énergétique, sanitaire et logistique ont été préservés durant la crise.

Comme pour les segments manufacturiers et les industries de services, la crise met un terme à la dynamique des implantations de sièges et des activités de R&D.

La France doit prendre en compte les exigences des dirigeants étrangers, qui songent à d’éventuelles relocalisations pour maintenir la tendance d’avant crise.

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Marc Lhermitte

Associé EY Consulting, Responsable du programme Attractivité, France

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Éric œuvre pour l’intégration de son expertise au cœur de la réalité économique.