Cet article a été rédigé avec la collaboration de Laura Souchard, Senior Manager EY
Lorsqu’une start-up franchit les frontières et décide de créer une première filiale, elle quitte un environnement familier pour entrer dans une zone où les enjeux fiscaux deviennent immédiatement stratégiques. Parmi ces enjeux, les prix de transfert occupent une place centrale. Trop souvent perçus comme une simple obligation administrative que l’on remet à plus tard, ils constituent pourtant un levier fondamental pour structurer la croissance internationale, maîtriser les risques et renforcer la crédibilité du groupe auprès de ses partenaires financiers.
À l’heure où les start-up se développent rapidement à l’étranger, parfois bien plus tôt que dans les générations précédentes, la coordination fiscale entre pays devient une condition indispensable pour sécuriser la trajectoire de croissance. L’internationalisation est porteuse d’opportunités, mais elle expose également l’entreprise à des régimes fiscaux exigeants, à des contrôles plus fréquents et à des attentes plus strictes en matière de documentation. Ignorer ces dimensions peut coûter cher ; s’y préparer tôt devient un avantage stratégique.
1. Anticiper les risques fiscaux : un enjeu trop souvent sous-estimé
Les administrations fiscales, quel que soit le pays, accordent une attention particulièrement soutenue aux transactions entre sociétés d’un même groupe. Ce phénomène est encore plus marqué lorsque le groupe est jeune, qu’il repose sur des actifs immatériels ou qu’il évolue dans un secteur technologique. Contrairement à une idée largement répandue, la jeunesse d’une entreprise ne constitue pas une protection contre les contrôles fiscaux. Au contraire, certaines juridictions considèrent qu’une start-up en pleine expansion, dont le modèle repose sur des innovations ou des services transfrontaliers, mérite d’être auditée dès ses premières années d’activité à l’international.
Sans politique claire de prix de transfert, l’entreprise s’expose à des ajustements potentiellement lourds. Une refacturation approximative des services intragroupe, une absence de justification du rôle de la filiale ou du siège, des marges locales incohérentes avec les fonctions exercées : chacune de ces situations peut conduire à un redressement. Or, ces redressements ne sont jamais anodins. Ils peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, fragiliser la trésorerie, retarder des investissements clés et générer des litiges longs et coûteux.
À l’inverse, lorsqu’une entreprise anticipe sa structuration fiscale dès la création de sa filiale, elle se met à l’abri de nombreuses difficultés. Une politique rédigée et alignée sur le fonctionnement opérationnel du groupe limite les risques d’ajustement, simplifie les relations avec les autorités fiscales et réduit considérablement la probabilité d’un conflit. L’entreprise passe ainsi d’une posture défensive à une posture de maîtrise.
2. Construire un modèle économique solide et cohérent
L’un des bénéfices les plus méconnus des prix de transfert est qu’ils obligent l’entreprise à clarifier son modèle économique. À mesure qu’une start-up s’internationalise, elle répartit ses fonctions entre plusieurs pays : le siège concentre souvent la R&D, la stratégie, la propriété intellectuelle ; les filiales assurent la commercialisation, le support local, parfois une partie du développement. Cette répartition peut rapidement devenir ambiguë si elle n’est pas analysée, documentée et justifiée d’un point de vue fiscal.
Les prix de transfert permettent justement de formaliser cette organisation. Ils incitent le groupe à définir précisément où se crée la valeur, qui assume les risques principaux, où sont localisés les actifs déterminants et comment les profits doivent en conséquence être répartis. Cette formalisation est bénéfique à plusieurs niveaux : elle sécurise les marges de chaque entité, elle renforce la cohérence financière globale et elle améliore la lisibilité du modèle pour des interlocuteurs externes.
Beaucoup de start-up qui n’ont pas structuré leurs flux intragroupe se retrouvent confrontées à des zones grises susceptibles d’être interprétées comme des pratiques d’optimisation agressive, même lorsqu’il n’y a aucune intention frauduleuse. À l’inverse, une politique de prix de transfert bien conçue renforce la transparence du groupe. Elle témoigne d’une compréhension fine de son propre fonctionnement et présente une image de rigueur qui devient rapidement un atout compétitif.
3. Un signal fort pour les investisseurs
L’autre grande raison pour laquelle les prix de transfert deviennent indispensables dès le début est leur importance croissante dans les processus de due diligence. Les investisseurs — qu’il s’agisse de fonds de capital-risque, de growth equity ou d’investisseurs corporate — scrutent de plus en plus la gouvernance fiscale des entreprises qu’ils accompagnent. Ils savent qu’un modèle international mal structuré peut générer des coûts imprévus, des litiges transfrontaliers ou des risques de double imposition qui affectent directement la valorisation.
Lorsqu’une start-up présente une politique de prix de transfert claire, documentée et en cohérence avec son organisation, elle envoie un message fort : celui d’une entreprise capable de se structurer à mesure qu’elle grandit. Cette stratégie rassure les investisseurs sur la pérennité du modèle et sur la capacité du groupe à anticiper ses risques. À l’inverse, une absence totale de formalisation peut susciter des doutes, voire conduire les investisseurs à demander des retenues de garantie ou des ajustements de valeur lors des négociations.
Un exemple concret : Le cas suivant, inspiré de situations réelles rencontrées par les équipes EY, illustre bien ces enjeux. Une start-up technologique française en forte expansion ouvre une filiale aux États-Unis pour accélérer sa croissance commerciale. La filiale s’appuie largement sur le siège : support technique, développement produit, pilotage marketing, mise à disposition de personnel. Ces différentes composantes du support du siège sont initialement non refacturées puis le sont de manière forfaitaire, sans documentation précise ni analyse fonctionnelle.
Lors d’un contrôle fiscal, l’administration américaine estime que la marge locale n’est pas cohérente avec les rôles assumés par la filiale. Elle conteste la nature et le montant des prestations refacturées et considère que certains services ne sont pas suffisamment justifiés. Le groupe se voit infliger un redressement important, assorti de pénalités, au moment même où il prépare une levée de fonds stratégique. L’épisode fragilise la confiance des investisseurs et perturbe durablement la trajectoire de croissance.
À l’opposé, une autre jeune entreprise confrontée à une situation similaire avait anticipé ce travail dès la création de sa filiale. Elle avait réalisé une analyse complète de ses fonctions, établi une politique de prix de transfert détaillée et mis en place un suivi documentaire annuel. Lors du contrôle fiscal, l’administration n’a relevé aucune anomalie. La start-up a poursuivi son développement en toute sérénité et a mené sa levée de fonds avec succès, renforcée par la crédibilité que lui offrait cette structuration précoce.