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D’une innovation de niche à son institutionnalisation : La fulgurante ascension des stablecoins et le défi européen

Voici une nouvelle série d'articles sur les actifs numériques. Tour d’horizon des tendances et des perspectives de ce secteur en cours d’institutionnalisation.


En résumé :

  • La montée des stablecoins et de la tokenisation transforme en profondeur les usages, les chaînes de valeur et l’accès aux marchés financiers.
  • Avec MiCA et le régime pilote, l’UE offre aux startups un cadre clair et sécurisé, propice à l’innovation et à la création de solutions crédibles à grande échelle.
  • Trois leviers décisifs pour changer d’échelle :
    Déployer des stablecoins en euro adoptés par le marché, intégrer la blockchain aux services financiers existants et bâtir des plateformes européennes de tokenisation.

Longtemps perçue comme une technologie prometteuse mais en quête d’usages à grande échelle, la blockchain semble entrer dans une phase de maturité. Des deux côtés de l’Atlantique, l’intérêt renouvelé des régulateurs, des institutions financières et des grands acteurs du paiement replace cette technologie au cœur des réflexions sur l’avenir des infrastructures financières.

Après l’effervescence spéculative des crypto‑monnaies et des NFT (jetons non fongibles) en 2021‑2022, ainsi que le passage à l’échelle des institutionnels américains, l’hybridation de la finance traditionnelle attire tous les regards. Et ce grâce à des applications plus robustes et régulées, utiles à l’économie réelle : en particulier les stablecoins, devenus centraux dans les débats sur l’avenir des paiements ; et la tokenisation d’actifs, appelée à transformer en profondeur les marchés financiers.

Dans ce contexte, une question structurante émerge : Comment les acteurs financiers européens (banques, « pure players », géants du paiement, gestionnaires d’actifs et de fortune) peuvent-ils se positionner face à l’ascension rapide d’émetteurs américains de stablecoins, qui opèrent déjà à une échelle quasi‑systémique ?

Les stablecoins rebattent les cartes des paiements mondiaux

Une innovation née pour apporter de la stabilité dans un environnement volatile

Aux États‑Unis, des émetteurs de stablecoins opèrent à des volumes comparables à ceux d’infrastructures financières établies, facilitant la circulation de moyens de paiement numériques sur des blockchains publiques performantes. Illustration avec le volume d’USDT – cryptoactif le plus utilisé au monde – échangé on‑chain : au 4e trimestre 2025 sa valeur – 4 400 milliards de dollars (Md$) – a dépassé ceux de Visa et Mastercard.

Que permettent ces jetons ? D’effectuer des transferts internationaux quasi-instantanés, avec un règlement final directement sur chaîne (on‑chain settlement). Un fonctionnement qui rompt avec les modèles traditionnels basés sur des réseaux bancaires correspondants ou des chambres de compensation.

Cette montée en puissance opérationnelle s’accompagne d’une concentration notable de la puissance financière des émetteurs. Tether (USDT) opère ainsi avec une structure hyper légère – quelque 150 collaborateurs –, tout en ayant généré quelque 13 Md$ de profits en 2024 : un niveau supérieur à celui de certaines grandes banques européennes ! Sa valorisation ? Elle est estimée à près de 500 Md$. De son côté, Circle (USDC) a dégagé quelque 155 Md$ de résultat en 2024 : il affiche une valorisation boursière proche de 25 Md$, et ce malgré la récente correction des marchés.

Ces ordres de grandeur illustrent l’émergence d’acteurs non bancaires capables de concentrer, à grande échelle, des fonctions monétaires et de paiement historiquement réservées aux infrastructures financières traditionnelles.

Si une part croissante des paiements numériques s’effectuera demain via des réseaux blockchain opérés par des acteurs privés internationaux, comment les institutions financières et les autorités monétaires européennes peuvent-elles préserver leur rôle dans la circulation, la sécurité et le contrôle de la monnaie ?

Depuis leur origine, les stablecoins affichent une vocation claire : créer une unité de valeur stable sur un marché des crypto-monnaies dominé par la volatilité. Ils se positionnent comme une couche monétaire intermédiaire entre des infrastructures blockchain rapides et programmables et les devises traditionnelles.

Leur stabilité est soutenue par plusieurs modèles possibles : des réserves en monnaie traditionnelle stockées dans des banques ou fonds monétaires jusqu’à des actifs liquides (comme les bons du trésor), en passant par la collatéralisation en cryptoactifs (pour les modèles décentralisés). Quant aux modèles algorithmiques, leur fragilité, démontrée par des pertes de parité (depeg), les a presque faits disparaître du paysage.

Les stablecoins reposent sur un cycle d’actions de mint et de burn : le dépôt de devises entraîne la création de jetons adossés à des réserves, tandis que leur rachat conduit à la destruction des jetons et à la restitution des fonds. Ce mécanisme assure l’alignement permanent entre l’offre en circulation et le collatéral détenu. Une fois émis, ces jetons circulent sur des blockchains publiques comme Ethereum, Solana ou Tron, offrant un règlement rapide, la possibilité de programmer des smart contracts et une intégration croissante avec les infrastructures financières. Enfin, la transparence des réserves, attestée régulièrement par les émetteurs, vise à limiter le risque de depeg.

Stablecoins, dépôts tokénisés, MNBC : trois modèles pour restructurer l’infrastructure monétaire

Quels sont les trois segments qui se distinguent et sont appelés à coexister avec l’usage de monnaies numériques à caractère stable ? Les stablecoins, les dépôts tokénisés et les monnaies numériques de banques centrales (MNBC). Chacune de ces solutions apporte une réponse différente aux limites des systèmes de paiements actuels et au développement de l’infrastructure blockchain.

  1. Les stablecoins le montrent : il est possible de transférer de la valeur rapidement à l’échelle mondiale avec un règlement quasi-instantané (paiements B2B, consommateurs Retail).
  2. Les banques ont développé des dépôts tokénisés : représentés sous forme de jetons, ils correspondent à des dépôts bancaires classiques et offrent des règlements instantanés, tout en restant intégrés au cadre prudentiel bancaire. Ces dépôts tokénisés peuvent être utilisés entre entreprises pour du cash management ou des paiements transfrontaliers : ils réduisent les risques de contrepartie et peuvent générer des intérêts.
  3. Les banques centrales avancent sur des monnaies numériques (MNBC). Conçues comme une monnaie traditionnelle mais numérique, elles sont destinées à moderniser les infrastructures de paiement et à préserver la souveraineté monétaire face à des initiatives privées.

Quel avenir monétaire européen ? Un espace en quête de souveraineté numérique

Ces trois innovations – deux à caractère privé, l’une à caractère publique –, semblent cohabiter pour le moment sans tension – et ce à l’heure où le débat public et les décisions récentes des acteurs bancaires européens se concentrent sur les stablecoins, parfois par abus de langage.

Cette dynamique s’inscrit dans un paysage européen où la concurrence s’intensifie entre plusieurs catégories d’acteurs :

  • les « pure players » : ils ont largement contribué à la démocratisation des monnaies numériques ;
  • les banques, dont les stratégies variées répondent aux besoins de leurs clients particuliers et des entreprises ;
  • les géants du paiement, comme Visa et Mastercard, contraints de moderniser leurs infrastructures face aux stablecoins et aux opportunités qu’ils offrent.

Tokenisation d’actifs, perspective d’avenir des marchés financiers

En outre, la vague stablecoins pose les jalons d’un mouvement plus large qui tend à proposer de nouveaux modes d’échanges et de règlement. La tokenisation des actifs financiers à grande échelle – marchés public et privé confondus –, avait besoin d’une base technologique et monétaire conçue pour permettre aux investisseurs particuliers et institutionnels de naviguer dans un environnement aux fondations solides. Elle semble l’avoir obtenue : les stablecoins servent désormais de base transactionnelle peu volatile et somme toute adaptée aux enjeux de stabilité d’une finance mondialisée et régulée.

Mi-janvier 2026, l’annonce du New York Stock Exchange a mis en exergue cette révolution. La plus grande place boursière du monde souhaite proposer à ses clients d’acheter et de vendre des actions tokenisées sur une nouvelle plateforme dédiée. L’âge du trading 24 heures sur 24, sept jours sur sept, ne serait donc plus réservé aux cryptomonnaies mais bel et bien ouvert aux titres financiers. Et ce avec un règlement instantané, propulsé par l’utilisation de stablecoins en tant que monnaie d’échange toute trouvée d’une finance traditionnelle désormais numérisée.

Parmi les classes d’actifs tokénisés, les « treasuries tokénisés » s’imposent comme l’un des segments les plus dynamiques – 7,4 MdUSD en 2025 –, après une croissance exceptionnelle de 179 % en 2024. Explication : la demande institutionnelle pour des instruments liquides et réglables instantanément les porte.

Devenu la locomotive du marché, le « private credit » capte 58 % des flux de RWA en 2025, tandis que l’immobilier tokénisé se stabilise autour de 20 MdUS, confirmant son statut de classe d’actifs historique de la tokenisation. Dans le même temps, les fonds et les instruments financiers tokenisés poursuivent leur montée en puissance – 0,13 trillion d’USD en 2025. La démonstration de l’intérêt croissant des grandes institutions pour une finance programmable à règlement instantané.

Un cadre européen pionnier : le MiCA et le régime pilote comme accélérateurs d’adoption

Très tôt, l’Union européenne (UE) a fait le choix d’encadrer le développement des cryptoactifs : elle a mis en place un cadre réglementaire clair et harmonisé. Sa vocation : sécuriser le secteur tout en favorisant une innovation durable et la compétitivité à l’échelle continentale. Cette approche repose sur deux piliers complémentaires : le règlement MiCA (Markets in Crypto‑Assets) et le régime pilote pour les infrastructures de marché fondées sur la blockchain.

Pleinement applicable depuis le 1er janvier 2025, le MiCA constitue le premier cadre réglementaire harmonisé dédié aux cryptoactifs. Il apporte une clarté juridique essentielle aux émetteurs et aux prestataires de services sur cryptoactifs (PSCA), tout en renforçant la protection des utilisateurs et la stabilité financière.

Le MiCA encadre notamment l’émission de stablecoins (EMT et ART), imposant des exigences élevées en matière de gouvernance, de réserves, de transparence et de gestion des risques. Il instaure également un passeport européen. Celui-ci permet d’opérer dans l’ensemble de l’espace économique européen. Un levier d’expansion majeur pour les acteurs conformes.

Depuis l’ouverture du registre MiCA, un constat s’impose : la grande majorité des PSCA déjà agréés sont européens. De quoi confirmer l’avance prise par l’écosystème régional. Si certaines filiales locales de groupes internationaux – y compris américains ou asiatiques – ont obtenu une licence via leurs entités établies dans l’UE – aux Pays‑Bas, en Irlande, en Lituanie ou en France –, les acteurs strictement européens dominent largement la première vague d’agréments. Cette dynamique renforce la capacité de l’UE à structurer un marché conforme, homogène et compétitif face aux initiatives extra‑européennes.

Parallèlement, le régime pilote européen offre un cadre d’expérimentation pour la tokenisation d’instruments financiers (actions, obligations, parts de fonds) et leur négociation sur des infrastructures blockchain. Et ce grâce à des dérogations ciblées au droit financier traditionnel, tout en restant sous la supervision des autorités.

Dans ce cadre réglementaire stabilisé et dominé dans ses premiers agréments par des acteurs européens, l’écosystème régional se structure rapidement. Les banques, les acteurs spécialisés et les infrastructures expérimentales avancent à un rythme soutenu. De quoi créer les conditions d’un marché harmonisé et compétitif.

Dans une tribune publiée le 12 février 2026, l’European Banking Authority (EBA) le confirme : la fin de la période transitoire du 2 mars 2026 mettra un terme à la tolérance instaurée par la NoAction Letter de juin 2025 concernant l’articulation entre MiCA et PSD2. À partir de cette date, toute activité sur des EMT relevant d’un service de paiement devra être pleinement conforme à la PSD2, sous peine d’arrêt immédiat et d’« offboarding » des clients.

L’EBA distingue trois situations : poursuite des opérations pour les CASP déjà autorisés (établissements de paiement ou via un PSP) ; maintien limité pour ceux dont la demande PSD2 est en cours ; cessation obligatoire pour les acteurs n’ayant pas engagé de démarche conforme. Cette décision met fin à une phase de tolérance, obligeant désormais les CASP à sécuriser un agrément ou un partenariat pour continuer à traiter des flux EMT.

Cet avantage réglementaire et cette avance organisationnelle permettront‑ils aux acteurs européens de rivaliser avec des émetteurs américains, déjà dans une position quasi‑systémique dans les stablecoins ?

Face aux géants américains des stablecoins, quels leviers stratégiques pour les acteurs européens

Des conditions de marché inédites : quand la conformité devient un avantage compétitif

Malgré leur domination historique et leurs volumes d’émission bien supérieurs, plusieurs acteurs américains du marché des stablecoins ne répondent toujours pas aux exigences du règlement européen MiCA. Conséquence : faute de conformité, leurs jetons ont été retirés des principales plateformes opérant en Europe. Mécaniquement, cette situation crée une fenêtre stratégique pour de nouveaux entrants alignés avec les standards européens et capables de capter une demande croissante pour des stablecoins régulés.

Les acteurs européens bénéficient d’une position privilégiée,  contrairement aux États-Unis qui avancent avec des initiatives comme le GENIUS Act, une réglementation partielle et incertaine.

Enfin, les acteurs locaux conçoivent dès l’origine leurs solutions pour répondre aux besoins spécifiques du marché européen. Alors que les stablecoins mondiaux – plus de 320 Md$ de capitalisation – sont massivement indexés sur l’USD, l’Union européenne présente ses propres usages : paiements B2B et B2C, gestion de trésorerie, versement de salaires, règlement instantané… Ces cas d’usage justifient l’émergence de stablecoins adossés à l’euro. Utiliser cette monnaie locale élimine les risques de change, en adéquation avec les standards de conformité et les attentes du marché européen.

Des champions européens émergents : vers un écosystème harmonisé et scalable

Plusieurs acteurs européens commencent à se démarquer dans un paysage où la conformité à MiCA est la condition d’entrée sur le marché et non plus un simple atout stratégique. Les degrés de maturité diffèrent, mais seuls quelques émetteurs proposent des stablecoins adossés à l’euro déjà pleinement conformes au cadre réglementaire européen.

Le MiCA précise quels acteurs peuvent émettre des stablecoins dans l’Union européenne, en distinguant deux catégories :

  • Les e‑money tokens (EMT), indexés sur une seule monnaie officielle – comme l’euro ou le dollar – et réservés aux établissements de crédit ou de monnaie électronique agréés ;
  • Les asset‑referenced tokens (ART), adossés à un panier de plusieurs actifs, qui peuvent être émis par toute personne morale établie dans l’UE, sous réserve d’obtenir un agrément spécifique.

C’est dans cet espace réglementaire clarifié que les acteurs européens spécialisés, notamment les « pure players », trouvent l’opportunité d’accélérer l’innovation dans les nouveaux modes de paiement numériques fondés sur la blockchain.

Exemple : l’EURC, le leader des stablecoins adossés à l’euro, a enregistré une croissance globale d’environ 64 % en 2025. Son volume mensuel est passé de 44,2 M$ en juin 2024 à 1,2 Md$  en juin 2025, puis à 1,5 Md$ en février 2026.

Du côté des particuliers, de nouveaux entrants exploitent le potentiel offert par leur statut d’établissement de monnaie électronique. Ils proposent des fonctionnalités inédites dans le paysage bancaire européen : « wallets » numériques intégrés, gestion simplifiée de la clé privée, conversion automatique d’une partie du salaire en cryptoactifs… Une proposition de valeur qui les positionne comme des concurrents crédibles – et parfois des cibles d’acquisition – pour certains acteurs traditionnels.

Pour les institutionnels, la dynamique est tout aussi forte : la gestion de trésorerie sur blockchain attire autant les gestionnaires d’actifs américains qu’européens. Le marché des fonds monétaires tokénisés croît à un rythme soutenu, porté par les initiatives combinées des « pure players » et des institutions établies. Cette trajectoire pourrait encore s’accélérer si des classes d’actifs moins liquides, jusqu’ici éloignées des infrastructures blockchain, étaient à leur tour tokénisées et proposées aux clients – institutionnels ou particuliers.

Ce qu'il faut retenir

La montée en puissance des stablecoins et l’essor rapide de la tokenisation marquent une transformation profonde de l’infrastructure financière mondiale. Face à des émetteurs américains opérant à une échelle quasi systémique, l’UE dispose d’un atout stratégique : un cadre réglementaire clair et opérationnel, avec le MiCA et le régime pilote, créateurs d’un environnement de confiance propice à l’innovation.

Cette avance réglementaire ne garantit pas la réussite. Les usages restent massivement dominés par les stablecoins en dollar, et les champions européens peinent à atteindre une échelle comparable. Pour tirer son épingle du jeu, trois leviers : développer des stablecoins en euro adoptés par le marché, accélérer l’intégration des rails blockchain dans les services bancaires, soutenir la création de plateformes européennes capables d’opérer la tokenisation à grande échelle.

C’est un moment charnière pour l’UE : si elle a posé les fondations d’un écosystème compétitif, elle doit encore démontrer sa capacité à accélérer son leadership technologique, alors que les standards américains évoluent rapidement sur la tokenisation d’actifs.


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