Quel avenir monétaire européen ? Un espace en quête de souveraineté numérique
Ces trois innovations – deux à caractère privé, l’une à caractère publique –, semblent cohabiter pour le moment sans tension – et ce à l’heure où le débat public et les décisions récentes des acteurs bancaires européens se concentrent sur les stablecoins, parfois par abus de langage.
Cette dynamique s’inscrit dans un paysage européen où la concurrence s’intensifie entre plusieurs catégories d’acteurs :
- les « pure players » : ils ont largement contribué à la démocratisation des monnaies numériques ;
- les banques, dont les stratégies variées répondent aux besoins de leurs clients particuliers et des entreprises ;
- les géants du paiement, comme Visa et Mastercard, contraints de moderniser leurs infrastructures face aux stablecoins et aux opportunités qu’ils offrent.
Tokenisation d’actifs, perspective d’avenir des marchés financiers
En outre, la vague stablecoins pose les jalons d’un mouvement plus large qui tend à proposer de nouveaux modes d’échanges et de règlement. La tokenisation des actifs financiers à grande échelle – marchés public et privé confondus –, avait besoin d’une base technologique et monétaire conçue pour permettre aux investisseurs particuliers et institutionnels de naviguer dans un environnement aux fondations solides. Elle semble l’avoir obtenue : les stablecoins servent désormais de base transactionnelle peu volatile et somme toute adaptée aux enjeux de stabilité d’une finance mondialisée et régulée.
Mi-janvier 2026, l’annonce du New York Stock Exchange a mis en exergue cette révolution. La plus grande place boursière du monde souhaite proposer à ses clients d’acheter et de vendre des actions tokenisées sur une nouvelle plateforme dédiée. L’âge du trading 24 heures sur 24, sept jours sur sept, ne serait donc plus réservé aux cryptomonnaies mais bel et bien ouvert aux titres financiers. Et ce avec un règlement instantané, propulsé par l’utilisation de stablecoins en tant que monnaie d’échange toute trouvée d’une finance traditionnelle désormais numérisée.
Parmi les classes d’actifs tokénisés, les « treasuries tokénisés » s’imposent comme l’un des segments les plus dynamiques – 7,4 MdUSD en 2025 –, après une croissance exceptionnelle de 179 % en 2024. Explication : la demande institutionnelle pour des instruments liquides et réglables instantanément les porte.
Devenu la locomotive du marché, le « private credit » capte 58 % des flux de RWA en 2025, tandis que l’immobilier tokénisé se stabilise autour de 20 MdUS, confirmant son statut de classe d’actifs historique de la tokenisation. Dans le même temps, les fonds et les instruments financiers tokenisés poursuivent leur montée en puissance – 0,13 trillion d’USD en 2025. La démonstration de l’intérêt croissant des grandes institutions pour une finance programmable à règlement instantané.
Un cadre européen pionnier : le MiCA et le régime pilote comme accélérateurs d’adoption
Très tôt, l’Union européenne (UE) a fait le choix d’encadrer le développement des cryptoactifs : elle a mis en place un cadre réglementaire clair et harmonisé. Sa vocation : sécuriser le secteur tout en favorisant une innovation durable et la compétitivité à l’échelle continentale. Cette approche repose sur deux piliers complémentaires : le règlement MiCA (Markets in Crypto‑Assets) et le régime pilote pour les infrastructures de marché fondées sur la blockchain.
Pleinement applicable depuis le 1er janvier 2025, le MiCA constitue le premier cadre réglementaire harmonisé dédié aux cryptoactifs. Il apporte une clarté juridique essentielle aux émetteurs et aux prestataires de services sur cryptoactifs (PSCA), tout en renforçant la protection des utilisateurs et la stabilité financière.
Le MiCA encadre notamment l’émission de stablecoins (EMT et ART), imposant des exigences élevées en matière de gouvernance, de réserves, de transparence et de gestion des risques. Il instaure également un passeport européen. Celui-ci permet d’opérer dans l’ensemble de l’espace économique européen. Un levier d’expansion majeur pour les acteurs conformes.
Depuis l’ouverture du registre MiCA, un constat s’impose : la grande majorité des PSCA déjà agréés sont européens. De quoi confirmer l’avance prise par l’écosystème régional. Si certaines filiales locales de groupes internationaux – y compris américains ou asiatiques – ont obtenu une licence via leurs entités établies dans l’UE – aux Pays‑Bas, en Irlande, en Lituanie ou en France –, les acteurs strictement européens dominent largement la première vague d’agréments. Cette dynamique renforce la capacité de l’UE à structurer un marché conforme, homogène et compétitif face aux initiatives extra‑européennes.
Parallèlement, le régime pilote européen offre un cadre d’expérimentation pour la tokenisation d’instruments financiers (actions, obligations, parts de fonds) et leur négociation sur des infrastructures blockchain. Et ce grâce à des dérogations ciblées au droit financier traditionnel, tout en restant sous la supervision des autorités.
Dans ce cadre réglementaire stabilisé et dominé dans ses premiers agréments par des acteurs européens, l’écosystème régional se structure rapidement. Les banques, les acteurs spécialisés et les infrastructures expérimentales avancent à un rythme soutenu. De quoi créer les conditions d’un marché harmonisé et compétitif.
Dans une tribune publiée le 12 février 2026, l’European Banking Authority (EBA) le confirme : la fin de la période transitoire du 2 mars 2026 mettra un terme à la tolérance instaurée par la NoAction Letter de juin 2025 concernant l’articulation entre MiCA et PSD2. À partir de cette date, toute activité sur des EMT relevant d’un service de paiement devra être pleinement conforme à la PSD2, sous peine d’arrêt immédiat et d’« offboarding » des clients.
L’EBA distingue trois situations : poursuite des opérations pour les CASP déjà autorisés (établissements de paiement ou via un PSP) ; maintien limité pour ceux dont la demande PSD2 est en cours ; cessation obligatoire pour les acteurs n’ayant pas engagé de démarche conforme. Cette décision met fin à une phase de tolérance, obligeant désormais les CASP à sécuriser un agrément ou un partenariat pour continuer à traiter des flux EMT.
Cet avantage réglementaire et cette avance organisationnelle permettront‑ils aux acteurs européens de rivaliser avec des émetteurs américains, déjà dans une position quasi‑systémique dans les stablecoins ?
Face aux géants américains des stablecoins, quels leviers stratégiques pour les acteurs européens
Des conditions de marché inédites : quand la conformité devient un avantage compétitif
Malgré leur domination historique et leurs volumes d’émission bien supérieurs, plusieurs acteurs américains du marché des stablecoins ne répondent toujours pas aux exigences du règlement européen MiCA. Conséquence : faute de conformité, leurs jetons ont été retirés des principales plateformes opérant en Europe. Mécaniquement, cette situation crée une fenêtre stratégique pour de nouveaux entrants alignés avec les standards européens et capables de capter une demande croissante pour des stablecoins régulés.
Les acteurs européens bénéficient d’une position privilégiée, contrairement aux États-Unis qui avancent avec des initiatives comme le GENIUS Act, une réglementation partielle et incertaine.
Enfin, les acteurs locaux conçoivent dès l’origine leurs solutions pour répondre aux besoins spécifiques du marché européen. Alors que les stablecoins mondiaux – plus de 320 Md$ de capitalisation – sont massivement indexés sur l’USD, l’Union européenne présente ses propres usages : paiements B2B et B2C, gestion de trésorerie, versement de salaires, règlement instantané… Ces cas d’usage justifient l’émergence de stablecoins adossés à l’euro. Utiliser cette monnaie locale élimine les risques de change, en adéquation avec les standards de conformité et les attentes du marché européen.
Des champions européens émergents : vers un écosystème harmonisé et scalable
Plusieurs acteurs européens commencent à se démarquer dans un paysage où la conformité à MiCA est la condition d’entrée sur le marché et non plus un simple atout stratégique. Les degrés de maturité diffèrent, mais seuls quelques émetteurs proposent des stablecoins adossés à l’euro déjà pleinement conformes au cadre réglementaire européen.
Le MiCA précise quels acteurs peuvent émettre des stablecoins dans l’Union européenne, en distinguant deux catégories :
- Les e‑money tokens (EMT), indexés sur une seule monnaie officielle – comme l’euro ou le dollar – et réservés aux établissements de crédit ou de monnaie électronique agréés ;
- Les asset‑referenced tokens (ART), adossés à un panier de plusieurs actifs, qui peuvent être émis par toute personne morale établie dans l’UE, sous réserve d’obtenir un agrément spécifique.
C’est dans cet espace réglementaire clarifié que les acteurs européens spécialisés, notamment les « pure players », trouvent l’opportunité d’accélérer l’innovation dans les nouveaux modes de paiement numériques fondés sur la blockchain.
Exemple : l’EURC, le leader des stablecoins adossés à l’euro, a enregistré une croissance globale d’environ 64 % en 2025. Son volume mensuel est passé de 44,2 M$ en juin 2024 à 1,2 Md$ en juin 2025, puis à 1,5 Md$ en février 2026.
Du côté des particuliers, de nouveaux entrants exploitent le potentiel offert par leur statut d’établissement de monnaie électronique. Ils proposent des fonctionnalités inédites dans le paysage bancaire européen : « wallets » numériques intégrés, gestion simplifiée de la clé privée, conversion automatique d’une partie du salaire en cryptoactifs… Une proposition de valeur qui les positionne comme des concurrents crédibles – et parfois des cibles d’acquisition – pour certains acteurs traditionnels.
Pour les institutionnels, la dynamique est tout aussi forte : la gestion de trésorerie sur blockchain attire autant les gestionnaires d’actifs américains qu’européens. Le marché des fonds monétaires tokénisés croît à un rythme soutenu, porté par les initiatives combinées des « pure players » et des institutions établies. Cette trajectoire pourrait encore s’accélérer si des classes d’actifs moins liquides, jusqu’ici éloignées des infrastructures blockchain, étaient à leur tour tokénisées et proposées aux clients – institutionnels ou particuliers.