Sous marin militaire escorte par des remorqueurs pres de la cote rocheuse

Quelle Base Industrielle et Technologique de Défense pour réarmer l’Europe ?

La montée des tensions géopolitiques oblige l’Europe à accélérer la consolidation de sa base industrielle et technologique de défense.


En résumé :

  • L’Europe augmente fortement ses budgets de défense, mais reste dépendante de fournisseurs hors UE pour 80 % de ses commandes.
  • La BITD française joue un rôle central mais fait face à des tensions : financement, compétences, chaîne d’approvisionnement.
  • L’autonomie stratégique dépend de financements adaptés, d’une demande européenne prévisible et d’une coopération industrielle renforcée.

Face à un environnement géopolitique durablement instable, l’Europe est engagée dans un effort de réarmement sans précédent depuis la fin de la guerre froide. Les budgets nationaux de défense progressent fortement, les décideurs politiques s’accordant sur la nécessité de reconstituer les stocks, de moderniser les capacités militaires et de renforcer l’autonomie stratégique du continent. Pourtant, cette dynamique s’inscrit dans un contexte paradoxal : malgré l’augmentation rapide des dépenses, une part importante des acquisitions continue de bénéficier à des fournisseurs extérieurs à l’Union européenne, révélant une dépendance structurelle qui fragilise la souveraineté industrielle.

L’étude met en lumière les défis de cette montée en puissance, les tensions qui affectent la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) française et européenne, ainsi que les leviers nécessaires pour consolider une industrie plus résiliente, intégrée et compétitive.


1. Une augmentation historique des budgets de défense en Europe et à travers le monde

La guerre en Ukraine, l’intensification des tensions au Moyen-Orient et la montée des rivalités stratégiques ont profondément modifié les priorités budgétaires des États. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 Md$ en 2024, soit une hausse annuelle de près de 10 %, la plus importante depuis trente ans. L’Union européenne suit cette tendance : les États membres ont consacré 343 Md€ à la défense en 2024, soit +19 % en un an et +37 % depuis 2021.

L’OTAN a par ailleurs annoncé que 22 pays ont désormais franchi le seuil des 2 % du PIB consacrés à la défense, et impose un nouvel objectif ambitieux : 5 % du PIB d’ici 2035 pour la sécurité et la défense au sens large. Cette accélération budgétaire crée un besoin massif de capacités industrielles supplémentaires, de technologies et de chaînes d’approvisionnement robustes.

2. Une dynamique contrastée : dépendance persistante aux fournisseurs hors UE

Entre 2021 et 2023, les acquisitions d’armement européennes ont doublé, passant de 52 Md€ à près de 100 Md€. Cependant, près de 80 % de ces commandes ont été passées auprès d’acteurs non européens, révélant une dépendance stratégique vis‑à‑vis de partenaires extérieurs.

Cette situation résulte de plusieurs facteurs :

  • la nécessité de reconstituer rapidement des capacités opérationnelles dans un contexte d’urgence ;
  • l’existence de champions extra‑européens maîtrisant des capacités critiques que l’Europe peine à produire ;
  • la fragmentation historique des besoins, des programmes et des normes au sein des États européens.

Ce constat souligne l’importance d’une meilleure coordination des achats, d’une planification commune et d’une consolidation de la demande publique en faveur de la BITD européenne.

3. Une multiplication des dispositifs européens, mais des résultats encore limités

La montée en puissance de la BITD européenne dépend avant tout de la lisibilité et de l’orientation de la demande publique. Sans visibilité, les industriels n’engagent pas les investissements nécessaires.

Ces dernières années, l’Europe a considérablement renforcé ses mécanismes de soutien à l’industrie de défense. Parmi les principaux programmes :

  • FED (7,3 Md€) pour soutenir la R&D et l’innovation ;
  • SAFE (150 Md€) sous forme de prêts ;
  • EDIP (1,5 Md€) pour renforcer les capacités industrielles et les chaînes d’approvisionnement ;
  • ASAP (500 M€) pour accélérer la production d’obus de 155 mm ;
  • EDIRPA (310 M€) pour faciliter les achats groupés ;
  • FEP (17 Md€) pour financer les livraisons aux partenaires.

La stratégie Readiness 2030 / Rearm Europe, présentée avec le Livre blanc sur la défense européenne le 19 mars 2025 par la Commission européenne, prévoit un effort global dépassant 800 Md€. Toutefois, l’impact réel de ces dispositifs varie fortement d’un pays à l’autre. Les PME et ETI, essentielles à la résilience de la BITD, se heurtent à des conditions d’accès complexes, à une logique de consortium exigeante et à des critères qui favorisent indirectement les grands groupes.

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4. La BITD française : un pilier stratégique confronté à des tensions croissantes

La BITD française repose sur un écosystème dense :

  • 9 maîtres d’œuvre industriels de rang mondial,
  • 4 500 startup, PME et ETI, dont 800 identifiées comme stratégiques ou critiques ,
  • 240 000 emplois directs et indirects,
  • un chiffre d’affaires annuel d’environ 30 Md€.

Cette capacité industrielle soutient un objectif double : garantir la souveraineté nationale tout en maintenant une compétitivité internationale élevée. Sur ce point, la France se positionne comme le 2e exportateur mondial.

La BITD fait toutefois face à plusieurs défis :

  • pénurie de compétences, avec près de 10 000 postes à pourvoir ;
  • vulnérabilité accrue aux menaces économiques, notamment cyber et capitalistiques ;
  • fragilités financières structurelles des PME, souvent sous‑capitalisées ;
  • dépendance aux matériaux critiques, dont 26 sur 34 ont des applications militaires.

La montée en cadence requise depuis 2022 impose une transformation profonde de l’appareil industriel, dans un contexte de pression sur les délais et les capacités de production.

PRÉREQUIS NÉCESSAIRE : APPORTER UNE VISIBILITÉ PLUS FORTE SUR LES CARNETS DE COMMANDES DE l’ÉTAT ET DES MOI


5. Le rôle clé des financements publics et privés

Le financement constitue l’un des principaux verrous à lever pour accélérer la montée en puissance de la BITD. Les PME et ETI du secteur présentent des caractéristiques économiques spécifiques : marges plus faibles, endettement élevé, cycles d’investissement longs, forte dépendance à la demande publique.

Pour répondre à ces besoins, plusieurs dispositifs ont été renforcés :

  • 40 Md€ d’investissements par la Caisse des Dépôts ;
  • 1,2 Md€ mobilisés par Bpifrance à travers Definvest, Fonds Innovation Défense, Avance Défense+ ou encore le nouveau Fonds Bpifrance Défense ;
  • procédures accélérées mises en place par l’AMF pour les fonds d’investissement Défense ;
  • financements BEI (Banque Européenne d'Investissement).

L’enjeu est désormais de développer des instruments financiers adaptés à la structure économique du secteur — quasi‑fonds propres, garanties, fonds spécialisés — afin de soutenir l’industrialisation, la montée en cadence et la résilience des chaînes critiques.

6. Convictions EY : cinq leviers pour rétablir la puissance industrielle européenne

1. Garantir une préférence européenne dans les achats de défense

Pour orienter la demande vers la BITD européenne, réduire la dépendance extérieure et envoyer un signal clair aux industriels.

2. Stabiliser la trajectoire industrielle

Les investissements massifs nécessaires exigent une visibilité pluriannuelle sur les volumes de commandes.

3. Mobiliser rapidement les financements publics et privés

La montée en cadence nécessite une combinaison fluide de financements publics, instruments européens et capitaux privés.

4. Créer des instruments financiers adaptés à la BITD

Pour soutenir les PME critiques, corriger les défaillances de marché et sécuriser les chaînes d’approvisionnement.

5. Renforcer les coopérations industrielles et capacitaires

La convergence des normes, la mutualisation des capacités et la gestion conjointe des programmes sont indispensables pour réduire la fragmentation.

Ce qu'il faut retenir

L’Europe engage un réarmement majeur mais reste dépendante de fournisseurs extérieurs pour ses acquisitions. La BITD française, pilier stratégique, fait face à des tensions liées aux compétences, au financement et aux chaînes critiques. La montée en puissance nécessite une demande européenne stable, des financements adaptés et une meilleure coordination industrielle. Cinq leviers clés émergent : préférence européenne, trajectoire stable, mobilisation des financements, outils financiers dédiés et coopérations renforcées.

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