Vue sur les montagnes

Baromètre EY du capital-risque en France – 1er semestre 2026


Ce n’est pas seulement un semestre de venture capital : c’est un semestre de souveraineté technologique.


En résumé :

  • 4,6 Md€ levés en France au S1 2026 : la French Tech enregistre son troisième meilleur premier semestre depuis la période Covid, avec une hausse de 65 % des montants levés.
  • Un marché plus sélectif et plus concentré : moins d’opérations réalisées, mais davantage de capitaux dirigés vers des entreprises capables de devenir des leaders mondiaux, notamment dans l’IA, les logiciels, la santé, le quantique et la deeptech.
  • La souveraineté technologique au cœur des enjeux : face aux stratégies britanniques et allemandes, la France dispose d’un portefeuille technologique particulièrement diversifié, mais doit désormais accélérer le passage à l’échelle de ses champions.

Le capital-risque français retrouve des couleurs au premier semestre 2026. Avec 4,6 milliards d’euros levés, la French Tech signe son troisième meilleur premier semestre depuis la période Covid. Le rebond est d’autant plus spectaculaire après un premier semestre 2025 plus atone : +65 % en valeur. Il confirme une réalité souvent contre-intuitive : le capital est toujours disponible pour financer l’innovation. 

Mais ce retour des montants ne doit pas être confondu avec un retour à l’euphorie. Avec 280 opérations réalisées, contre 311 un an plus tôt, le marché finance moins d’entreprises. Le ticket moyen atteint désormais plus de 16 millions d’euros, contre moins de 9 millions au premier semestre 2025. Le capital est présent, mais continue sa trajectoire de sélectivité en s'allouant de manière plus concentrée et plus exigeante.

Cette évolution apparaît clairement dans la structure même du marché. Les sept opérations supérieures à 100 millions d’euros concentrent près de la moitié des montants levés sur le semestre. À l’inverse, les tours inférieurs à 10 millions d’euros demeurent très nombreux mais ne représentent plus qu’une part limitée des capitaux investis. Nous assistons à l’émergence d’un capital-risque de conviction, prêt à financer massivement les entreprises identifiées comme capables de devenir des leaders mondiaux.

Cette concentration du capital se matérialise à travers quelques opérations emblématiques. Les cinq plus importantes levées françaises représentent à elles seules près de 2 milliards d’euros de financement :

 

Ce classement est particulièrement révélateur. Il concentre les grandes thématiques qui façonnent aujourd’hui la compétition technologique mondiale : intelligence artificielle, logiciels, fintech, santé, quantique et deeptech. Autrement dit, les investisseurs ne financent plus seulement des marchés, mais aussi les infrastructures technologiques qui structureront l’économie, l’industrie et la souveraineté des prochaines décennies.

L’opération d’Advanced Machine Intelligence (AMI Labs), avec 890 millions d’euros levés dès le stade seed, illustre cette nouvelle dynamique. Derrière cette opération se dessine une tendance plus profonde : les investisseurs privilégient désormais les sociétés capables de démontrer un avantage technologique fort, une ambition mondiale et une capacité à changer d’échelle rapidement.

Cette concentration se retrouve également au niveau sectoriel. Les logiciels, incluant l’intelligence artificielle, dominent largement le semestre avec un peu plus de 1,7 milliard d’euros levés. À eux seuls, ils représentent près de 40 % des capitaux investis. Les fintechs enregistrent un spectaculaire rebond en valeur, tandis que les Life Sciences poursuivent leur progression et que les technologies de rupture confirment leur montée en puissance, grâce à des acteurs de premier plan dans le quantique, les semi-conducteurs et les infrastructures critiques.

 

La géographie des investissements raconte la même histoire : l’Île-de-France concentre à elle seule plus de 80 % des montants levés et, avec l’Auvergne-Rhône-Alpes, représente l’immense majorité des capitaux investis.

Europe : trois trajectoires de souveraineté technologique

Le premier semestre 2026 confirme la forte accélération des grands écosystèmes européens, portée par les mégatours : +97 % au Royaume-Uni (14,6 Md€), +66 % en Allemagne (5,9 Md€), +65 % en France (4,6 Md€). Derrière cette croissance en apparence homogène se dessinent trois stratégies de souveraineté très distinctes.

Royaume-Uni : les cerveaux du XXIe siècle
Avec 14,6 Md€ levés sur 616 opérations (+97 % en valeur, +21 % en volume), Londres conforte son statut de première place technologique européenne. Les 22 mégatours > 100 M€ concentrent 9,4 Md€ (+122 %), soit près des deux tiers du marché. Isomorphic Labs, Nscale, Wayve, Ineffable Intelligence ou Recursive Superintelligence traduisent une ambition claire : financer toute la chaîne de valeur de l'IA — modèles, puissance de calcul, IA appliquée à la science — et devenir le centre européen du compute et de l'intelligence artificielle.

Allemagne : les usines du XXIe siècle

Avec 5,9 Md€ levés sur 213 opérations (+66 %), l'Allemagne concentre également sa croissance sur le haut du marché : 7 mégatours pèsent 3,6 Md€ (+115 %), soit plus de 60 % des capitaux. Neura Robotics, Helsing, Stark, Isar Aerospace, Focused Energy dessinent une stratégie tournée vers la défense, la robotique, le spatial et l'énergie. Bien plus qu'un cycle de venture, c'est une véritable réindustrialisation technologique qui se met en place, au service d'une souveraineté économique et stratégique de long terme.

France : le portefeuille technologique le plus complet d’Europe

Avec 4,6 Md€ levés (+65 %), la France affiche une croissance en valeur comparable à celle de l'Allemagne, mais bâtie sur une explosion des mégatours (+938 %, de 0,2 à 2,1 Md€) qui compense un recul du nombre d'opérations (-10 %). Sans atteindre encore la même densité de mégatours, elle demeure l'écosystème européen le plus diversifié : IA (Mistral, H Company, AMI Labs), quantique (Pasqal, Alice & Bob, Quobly), énergie (Verkor, Electra, GravitHy), spatial (Exotrail, Latitude, Unseenlabs), robotique (Exotec, Wandercraft). L'enjeu pour les prochaines années ne sera pas de faire émerger de nouveaux champions, mais bien de leur permettre de changer d'échelle face aux leaders britanniques et allemands.

Le moment français

La France dispose de nombreux atouts. Elle peut s’appuyer sur une recherche de premier plan, des entrepreneurs reconnus mondialement, une excellence toute particulière dans les mathématiques, l’ingénierie, la santé, le spatial ou le quantique, ainsi qu’un écosystème de financement parvenu à maturité.

Mais dans un monde où les cycles technologiques s’accélèrent et où les positions acquises peuvent être remises en cause en quelques années seulement, rien n’est garanti. Le rebond observé ce semestre ne doit pas engendrer de l’autosatisfaction. Il doit au contraire nous rappeler l’importance de continuer à soutenir nos entrepreneurs, à investir dans l’innovation, à favoriser l’industrialisation des technologies de rupture et à faire émerger davantage de champions capables de rivaliser au niveau mondial.

Cette prise de conscience est d’autant plus nécessaire qu’à l’approche de la prochaine élection présidentielle, la France entre dans une séquence politique majeure. Alors que les plateformes programmatiques commencent à se construire, la souveraineté technologique ne peut plus rester un sujet périphérique. Elle doit devenir un axe central du débat public : comment financer la croissance de nos champions ? Comment accélérer le passage de la recherche au marché ? Comment attirer et retenir les talents ? Comment faire de l’Europe non seulement un marché, mais une puissance technologique ?

Car derrière les levées de fonds se joue bien davantage qu’une simple performance économique. Il s’agit de déterminer où seront conçues les technologies qui structureront la santé, l’industrie, l’énergie, la défense et la souveraineté de demain. Ce n’est donc pas seulement un semestre de venture capital : c’est un semestre de souveraineté technologique.

L’ambition de la France ne peut pas être simplement de participer à cette transformation. Elle doit être de contribuer à la diriger. Comme le rappelle cette citation devenue l'adage : « If you’re not at the table, you’re on the menu. » Dans l’intelligence artificielle, la robotique, la santé, le quantique ou le spatial, nous devons être à la table où s’écrivent les règles du jeu. C’est à cette condition que la France continuera de compter parmi les grands hubs mondiaux de l’innovation et de la souveraineté technologique.


Ce qu'il faut retenir

Avec 4,6 milliards d’euros levés au premier semestre 2026 (+65 %), le capital-risque français signe un net rebond, porté par une forte hausse des mégatours et des investissements dans les technologies stratégiques. Intelligence artificielle, logiciels, santé, quantique, énergie ou spatial concentrent désormais l’attention des investisseurs. Si le nombre d’opérations recule, les capitaux se dirigent vers un nombre plus restreint d’entreprises capables de devenir des leaders mondiaux. Dans un contexte de compétition technologique accrue entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, le financement de l’innovation s’impose plus que jamais comme un enjeu majeur de souveraineté.

A propos de cet article