Face au boom des véhicules électriques, les bornes de recharge tiendront-elles le rythme ? Face au boom des véhicules électriques, les bornes de recharge tiendront-elles le rythme ?

Par Gianluigi Indino

Associé, EY Parthenon, Strategy, Paris

Spécialisé dans les secteurs de la construction et de la mobilité, Gianluigi développe des plans stratégiques et de mise en œuvre, en prenant en compte des défis technologiques et environnementaux.

10 min de temps de lecture 3 févr. 2021

En Europe, le marché des véhicules électriques fait le plein, pourtant les infrastructures ne semblent pas avancer à la même vitesse. Nos équipes font le point.

En résumé
  • Le parc de bornes de recharge, indispensable au développement de la voiture électrique, apparaît sous-dimensionné en Europe
  • Le développement de l’infrastructure de bornes publiques bénéficie d’acteurs très variés en France et en Europe
  • Pour permettre aux bornes de recharges publiques de tenir le rythme, il faut trouver des solutions innovantes dans les standards technologiques et les financements

C'est indéniable, l'Europe a enclenché la seconde avec les véhicules électriques. Cette situation pousse les gouvernements à multiplier les stations de bornes de recharge et à les répartir sur leur territoire. Cependant, ce maillage reste encore insuffisant. Comment alors les bornes recharges publiques peuvent-elles tenir le rythme pour faire face au boom des véhicules électriques ?

Le parc de bornes de recharge, indispensable au développement de la voiture électrique, apparaît sous-dimensionné en Europe
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Partie 1

Le parc de bornes de recharge, indispensable au développement de la voiture électrique, apparaît sous-dimensionné en Europe

Le virage vers les véhicules électriques semble enclenché pour de bon mais la taille du réseau de bornes de charges publiques reste insuffisant

L’Europe voit s’envoler les ventes de véhicules électriques, mais la France n’est pas dans le peloton de tête

Le virage vers les véhicules électriques semble enclenché pour de bon : sur les cinq plus grands marchés européens (Allemagne, Royaume-Uni, France, Italie et Espagne), une voiture neuve sur neuf vendue en octobre 2020 était électrique. La part de marché de l’électrique passe ainsi à 11,5 %, contre 10,6 % un mois plus tôt, et seulement 3,2 % en octobre 2019 (source : ACEA).

Les mesures de soutien public à l’achat de véhicules électriques sont devenues monnaie courante, allant de pair avec l’accroissement de l’offre électrique. Elles influent clairement sur la hausse des ventes de véhicules électriques : ces derniers ont fait un bond de 227 % en un an sur les cinq principaux marchés européens, soit une multiplication par trois des ventes. C’est en Allemagne (+ 365 %) et en Italie (+ 205 %) que cette croissance a été la plus marquée. Ella a également été très forte en France (+ 128%), mais nettement inférieure à la moyenne du top cinq européen de + 256 % (voir figure 1 ci-dessous, source ACEA).

De même, la part de marché des véhicules électriques français est légèrement plus basse que celle de ses principaux voisins : elle représente 5,8 % des ventes en octobre 2020, contre 8,4 % en Allemagne et 6,6 % au Royaume-Uni (voir figure 2 ci-dessous, source ACEA). Elle reste malgré tout légèrement au-dessus de la moyenne (5%) des cinq pays européens analysés.

Le développement du parc de bornes de recharge, condition sine qua non de celui du marché des véhicules électriques

Outre les mécanismes d’incitation à l’achat des gouvernements et l’accroissement de l’offre, la généralisation des véhicules électriques nécessite, en parallèle, la multiplication des bornes de recharge ainsi que leur bonne répartition sur le territoire.

Il existe deux principaux types de bornes de recharge, aux dynamiques bien différentes : 

  • les bornes de recharge privées, utilisées par des particuliers afin de charger leur véhicule personnel (généralement sous la forme d’une “wallbox” dans leur garage), ainsi que par des entreprises pour leurs propres parcs automobiles. Ces stations de charge ne nécessitent pas de technologie avancée (en termes d’électronique et d’applications) ni de système de gestion complexe (achat d’électricité standard sur le réseau, facturation d’un client unique).
  • les bornes de recharge publiques, en libre accès, utilisables par tous et accessibles dans des espaces communs tels que des aires d’autoroute, des stations-service, des parkings de centre commerciaux, ou même simplement en ville sur la voirie. Elles nécessitent des technologies et des systèmes de gestion plus complexes (compatibilité avec de nombreux systèmes, facturation à la consommation, etc.).

L’immatriculation d’un nouveau véhicule électrique, par un particulier ou une entreprise, s’accompagne généralement de l’installation d’un point de charge privé (par exemple dans le garage de l’acquéreur). Néanmoins, en raison de l’autonomie limitée des batteries électriques, ce réseau privé ne permet pas à lui seul une expérience d’utilisation optimale. Il est donc indispensable d’augmenter le nombre de bornes de charge publiques en France pour assurer la sécurité et le confort des utilisateurs de ces véhicules, éviter les pannes incongrues, parfois dangereuses, et limiter le temps d’attente aux bornes des stations-services. De surcroît, l’amélioration des performances de ces dernières permettrait une charge plus rapide.

La taille du réseau de bornes de charge publiques est encore insuffisante en France et en Europe

En juillet 2020, seulement 10 % des infrastructures de recharge pour véhicules électriques (IRVE) en France étaient publiques (30 000 bornes publiques environ contre 200 000 bornes privées, source Xerfi/Enedis), malgré l’augmentation du parc de bornes publiques de plus de 40 % depuis 2012.

En comparaison, les autres pays européens ne font pas beaucoup mieux : le nombre de bornes publiques a progressé de 58 % en Europe sur les trois dernières années pour atteindre presque 200 000 IRVE (source : ACEA). La France apporte donc sa « juste contribution » au développement des bornes publiques en Europe puisqu’elle est le 3e plus grand parc national de bornes publiques (15 % du total) derrière les Pays-Bas (25 % du parc) et l’Allemagne (20 %), alors qu’elle n’occupe que 13 % de la superficie du continent. Elle se classe également 3e en nombre de véhicules électriques par borne de recharge publiques, avec 11 VE par point de charge, devancée par l’Allemagne (9 VE) et les Pays Bas (4 VE) (Source : Les Echos, « Voiture électrique : la France accélère le déploiement des bornes de recharge »)

Enfin, en France, 46 % des bornes publiques se trouvent sur des voies publiques, 34 % dans des parkings et 20 % dans des locaux de commerçants ou d’entreprises.

Le développement de l’infrastructure de bornes publiques bénéficie d’acteurs très variés en France et en Europe
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Partie 2

Le développement de l’infrastructure de bornes publiques bénéficie d’acteurs très variés en France et en Europe

Collectivités territoriales, commerces, entreprises et copropriétés montrent un intérêt croissant pour les bornes de recharges

Le paysage de clients potentiels à l’achat de bornes publiques est très large

Les acheteurs potentiels des bornes publiques, sans en être les utilisateurs finaux, montrent un intérêt croissant pour leur installation. Ce sont principalement :

  • les collectivités territoriales (communes, communautés d’agglomération, départements) qui installent des bornes en réponse à la demande locale de leurs citoyens, afin d’augmenter leur attractivité. Elles jouent un rôle déterminant dans leur déploiement, puisqu’elles représentent plus de 70 % des aménageurs de bornes de recharge publiques en France ;
  • les commerces, les restaurants, les hôtels et les autres entreprises accueillant du public qui installent de plus en plus de bornes afin d’attirer les propriétaires de véhicules électriques et améliorer leur image ;
  • les entreprises qui mettent également en place des bornes sur leurs parkings, pour leurs salariés ;
  • les copropriétés qui sont devenues un segment de marché notamment suite au règlement « droit à la prise » appliqué à partir du 1er novembre 2014, lequel autorise un individu habitant dans une copropriété à faire installer à ses frais sa borne personnelle de recharge sur sa place de parking. Face aux nombreuses demandes des propriétaires individuels, les syndics et autres gestionnaires d'actifs sont de plus en plus désireux de superviser l'installation de bornes dans leurs immeubles.

Installation de bornes de recharge publiques en France

70%

des aménageurs de bornes de recharge publiques en France sont des collectivités territoriales

Les acteurs de l’offre d’installation de bornes publiques sont également très variés

On peut distinguer 6 grands types d’acteurs impliqués dans la chaîne de valeur des bornes de recharge, de leur conception jusqu’à leur gestion et leur maintenance :

  • Les fabricants comme Schneider Electric ou Sobem-Scame conçoivent et produisent les bornes. Ils les vendent parfois en direct, sans passer par des distributeurs, pour de grands projets nécessitant le développement de bornes spécifiques ou « intelligentes » ;
  • Les distributeurs comme Sonepar stockent un assortiment de bornes de recharge et assurent l’assistance aux installateurs ;
  • Les installateurs comme Bouygues Energies Services, easycharge ou Izivia distribuent et installent les bornes accessibles au grand public sur la voirie, dans les parkings des centres commerciaux, etc. ;
  • Les opérateurs de bornes (CPO, pour « charge point operators ») comme Freshmile, LMS et virta, configurent, gèrent et entretiennent les bornes. Ils occupent une place centrale, puisqu’ils créent le lien entre la borne et les fournisseurs d’électricité ainsi qu’avec les fournisseurs de services de mobilité (voir plus bas). Les CPO sont également le point de contact avec les utilisateurs finaux en cas de problèmes techniques avec une borne ;
  • Les fournisseurs d’électricité comme EDF fournissent l’énergie dans laquelle puisent les bornes ;
  • Les fournisseurs de services de mobilité (MSP, pour « mobility services providers ») donnent accès aux bornes aux clients finaux via des programmes d’abonnement, des badges de recharge ou des applications et gèrent la facturation.

Aujourd’hui, on dénombre plus de trente acteurs sur le marché français des bornes de recharge de véhicules électriques. Cet univers concurrentiel est protéiforme : le positionnement et l’intégration plus ou moins verticale de la chaîne de valeur varient beaucoup d’un acteur à l’autre. Par exemple, plusieurs fournisseurs d’énergie comme EDF, Engie et Total sont aussi installateurs, CPO et MSP : leur intégration verticale est la plus poussée et couvre l’ensemble de la chaîne de valeur, à l’exception de la conception et de la production de bornes. Certains installateurs comme EVbox ou Zeplug proposent également des services de CPO. Enfin, d’autres acteurs comme ChargeMap ou Easytrip se sont spécialisés uniquement dans la fourniture de services de mobilité (MSP).

Soutenir le déploiement du réseau par le financement et la technologie
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Partie 3

Soutenir le déploiement du réseau par le financement et la technologie

Pour permettre aux bornes de recharges publiques de tenir le rythme, il faut trouver des solutions innovantes dans les standards technologiques et les financements

En France, le plan de relance du gouvernement, bien qu’ambitieux, ne suffira pas

La mobilité électrique a été mise au cœur du plan de relance annoncé par le gouvernement français en mai 2020, au lendemain de la première vague de Covid-19. Parmi les principales annonces figurait l’ouverture de pas moins de 100 000 points de recharge au grand public d’ici fin 2021, soit un déploiement de 70 000 points de recharge supplémentaires en moins de 18 mois.

Annonces gouvernementales

100 000

points de recharge publiques seront installées d’ici fin 2021

Financement public

100 M€

de budget sur la période 2020 - 2023

Pour atteindre cet objectif très ambitieux, le gouvernement a annoncé compter sur :

  • le programme ADVENIR, qui a déjà financé l’installation de milliers de bornes en France, et a été prolongé sur la période 2020-2023 avec un nouveau budget de 100 millions d’euros ;
  • les opérateurs privés, qui seront subventionnés pour construire un “couloir de recharge” sur les principales routes nationales du territoire avec 150 km de distance entre chaque borne. Jusqu’à 75 millions d’euros de coûts d’installation devraient être pris en charge par l’État ;
  • un nouveau partenariat avec la Banque des territoires sur la mise en place d’un fonds commun de placement national pour l’investissement dans l’infrastructure électrique des copropriétés. Il servira à financer l’ensemble des connexions électriques des parkings partagés. Il appartiendra cependant à chaque personne de payer l’installation de son terminal.

Couloir de recharge

150

km de distance entre chaque borne

Malgré tous ces moyens, cette ambition de multiplier par 3 le nombre d’IRVE publiques d’ici fin 2021 apparaît très ambitieuse. Dix ans ont été nécessaires à la France pour atteindre les 25 000 bornes et le rythme moyen de création de nouvelles bornes a été de 5 000 par an au cours des cinq dernières années. La barre des 100 000 bornes devrait vraisemblablement être plutôt atteinte vers 2024 ou 2025, à condition de développer des standards technologiques et des solutions de financement innovantes.

Le développement de standards technologiques sera incontournable

Comme tout marché naissant, celui des bornes de recharge comprend un grand nombre de clients, de constructeurs, de fournisseurs et de partenaires qui utilisent une grande variété de formats de prise, de systèmes d’alimentation électrique, de logiciels, de systèmes de paiement, etc. Bien que les pouvoirs publics aient tenté de normaliser les pratiques (Directive européenne sur les bornes en 2014, suivie du décret IRVE en France en 2017), le marché reste complexe aux yeux des collectivités locales et des utilisateurs finaux. Cela freine le développement du marché public et explique en partie pourquoi la grande majorité des utilisateurs de véhicules électriques continue de privilégier la recharge à domicile.

L’intérêt des fonds d’investissement pour le marché des bornes de recharge devrait s’accroître, grâce à la perspective d’une croissance à long terme et de niveaux de rentabilité importants, à condition de miser sur les bons standards pour profiter des effets de réseau.

Pour inverser cette tendance, de nombreuse parties prenantes (industriels, fabricants automobiles, opérateurs…) travaillent sur l’amélioration de l'interopérabilité et la standardisation des prises et des bornes, chacun dans l'espoir d'imposer leurs propres normes. Jusqu'à présent, les alliances entre industriels ont été le moyen naturel de structurer cet effort. Depuis 2010, les trois principaux fabricants de bornes, Schneider Electric, Legrand et Sobem-Scame promeuvent ainsi l’utilisation de prises sécurisées au sein de l’Alliance des prises EV, laquelle souhaite offrir un label garantissant la conformité des prises avec un standard unique.  

Les protocoles de communication entre les MSP et les CPO sont aussi en voie de standardisation. À titre d’illustration, L’Open Charge Point Protocol (OCPP) développé par l’Open Charge Alliance (OCA) est l’un des plus utilisés dans toute l’Europe. Sa dernière version ajoute de nouvelles fonctionnalités techniques telles que le partage de l'emplacement des bornes de charge, l’information de leur disponibilité en temps réel et l'affichage des prix, la réservation des bornes de charge, l'accès à la borne et le paiement de la recharge via smartphone, ainsi que son démarrage et son arrêt à distance.

Il faut trouver des modes de financements innovants pour couvrir le coût des installations

L’installation de points de charge étant onéreuse, il faut trouver des solutions pour permettre aux donneurs d’ordre, en particulier les collectivités, de ne pas supporter la totalité de leur coût. Parmi les options déjà mises en œuvre avec succès, on trouve :

  • le partenariat public-privé (PPE) : dans ce schéma, l’opérateur privé (installateur, CPO, etc.) se rapproche de la collectivité pour exploiter un emplacement de l’espace public en échange d’une redevance pour l’occupation de cet espace, le plus souvent sous format de concession. La collectivité ne finance rien, l’installation est financée à 100 % par l’opérateur privé. Certains partenariats incluent le reversement d’un pourcentage des résultats d’exploitation. L’Eurométropole de Strasbourg et la Ville de Paris ont déjà mis en œuvre ce type de financement avec succès ;
  • le développement des réseaux privés : forts de leurs moyens d’investissement importants, les grands groupes soucieux de prendre rapidement des parts de marché peuvent financer l’installation d’un nombre important de bornes. C’est le cas de Total, qui s’est donné l’objectif d’opérer plus de 150 000 points de charge pour véhicules électriques d’ici à 2025 en Europe, et qui étend aujourd’hui son réseau outre-Manche avec l’acquisition récente de la société Blue Point London auprès du groupe Bolloré. Cela lui apporte la gestion et l’exploitation du réseau Source London, premier réseau de recharge pour véhicules électriques de Londres, avec plus de 1 600 points de charge installés ;
  • le financement par les fonds d’investissement : ZePlug, l’opérateur de bornes de recharge pour véhicules électriques a signé un accord en 2019 avec NEoT Capital, un fonds d’investissement, dans le but de financer le déploiement de ses infrastructures dans les copropriétés. Ensemble, ils visent à équiper 10 000 copropriétés d’ici trois ans, ce qui nécessite une mise de fonds conséquente. Un autre fonds d’investissement, LBO France, a investi 5 millions d’euros supplémentaires dans ZePlug en novembre 2020.

L’intérêt des fonds d’investissement pour le marché des bornes de recharge devrait s’accroître, grâce à la perspective d’une croissance à long terme et de niveaux de rentabilité importants, à condition de miser sur les bons standards pour profiter des effets de réseau. De plus, les bornes de recharge constituent une porte d’entrée dans le marché plus large et très prometteur des Smart Cities, c’est-à-dire la ville technologique de demain.

Ce qu'il faut retenir

L’Europe voit s’envoler les ventes de véhicules électriques mais la taille du réseau de bornes de charge publiques est encore insuffisante. Cependant le paysage de clients potentiels à l’achat de bornes et celui des acteurs de l’offre d’installation sont très variés. Pour permettre aux bornes de recharge de tenir le rythme, le développement de standards technologiques sera incontournable tout comme la mise en place de nouveaux modes de financement.

A propos de cet article

Par Gianluigi Indino

Associé, EY Parthenon, Strategy, Paris

Spécialisé dans les secteurs de la construction et de la mobilité, Gianluigi développe des plans stratégiques et de mise en œuvre, en prenant en compte des défis technologiques et environnementaux.