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La France pourra se démarquer si elle renforce la sécurisation de ses filières stratégiques

Back to the future avec Thomas Gault, Partner Climate Change & Sustainability Services


En résumé :

  • Un nouvel épisode de notre série Back to the Future consacrée cette fois aux chaines d’approvisionnement. 
  • Elles traversent une période d’instabilité structurelle. Tensions géopolitiques, escalade des barrières douanières, conflits en Ukraine et au Proche-Orient, les chocs se sont multipliés.
  • Il anticipe une montée en puissance d’approches data driven c’est-à-dire entièrement fondées sur les données.

L’année 2025 a été marquée par une série de chocs géopolitiques. Comment se portent les chaînes d’approvisionnement lors de ce 1er semestre 2026 ?

Elles traversent une période d’instabilité structurelle. Tensions géopolitiques, escalade des barrières douanières, conflits en Ukraine et au Proche-Orient, les chocs se sont multipliés. Il faut ajouter à ces tensions, un nombre élevé d’événements climatiques extrêmes qui ont apporté leur propre lot de difficultés. On se souvient des incendies dévastateurs en Californie et au Canada l’année dernière ou des inondations en Australie. La France elle-même a fait récemment face à des crues inégalées, qui perturbent fortement les échanges nationaux.

En lieu et place d’un nouvel ordre mondial, les entreprises sont contraintes de s’adapter à un nouveau désordre mondial. Elles doivent opérer dans un monde où le multilatéralisme est écorné. Aujourd’hui, l’enjeu pour les dirigeants n’est plus seulement de résister aux chocs, mais également d’apprendre à s’adapter à de nouveaux équilibres. Ainsi, de nouvelles stratégies d’approvisionnement émergent : diversification des fournisseurs, exploration de nouvelles géographies dynamiques, optimisation de l’utilisation des matières premières, notamment via le recours plus systématique au recyclage.

Cette contrainte est aussi une formidable opportunité : elle force les dirigeants à sortir de la gestion des risques à court terme pour interroger plus profondément leur modèle : comment créer de la valeur « business » tout en renforçant la maîtrise de sa chaîne de valeur et en réduisant les impacts de leurs activités ? Mais aussi, comment donner une place stratégique à l’humain dans un monde en reconfiguration du fait du développement de l’intelligence artificielle et des promesses d’usines bientôt vidées de leurs composantes humaines ?

A titre d’exemple, des pays historiquement à bas coûts comme la Chine ou l’Inde sont en train d’accomplir leur transition énergétique, ce qui témoigne de la réalité de ces opportunités que certains dirigeants ont déjà saisies.

Comment pensez-vous que cette dynamique évoluera dans les trois à cinq prochaines années ?

Nous allons connaître la montée en puissance d’approches data driven c’est-à-dire entièrement fondées sur les données. Elles s’imposeront comme la colonne vertébrale des chaînes d’approvisionnement modernes. Mais un travail de fond considérable sera nécessaire pour fiabiliser les données entrantes et étendre la connaissance de la chaîne de valeur au-delà du premier cercle de fournisseurs – qui reste bien souvent le seul réellement maîtrisé aujourd’hui.

La maîtrise de ces données devient un prérequis indispensable pour répondre aux exigences croissantes en matière de transparence. Au-delà de la conformité, elles constituent un socle de capacités prédictives qui permet de rendre les chaînes d’approvisionnement plus résilientes.

Dans le même temps, la connaissance réelle du terrain et des personnes qui composent notre chaîne de valeur restera indispensable afin de fiabiliser les conclusions issues de l’intelligence artificielle.

Est-ce que la blockchain, qui promettait de nombreux cas d’usage il y a quelques années, est toujours d’actualité ?

Beaucoup moins qu’on ne l’envisageait. Si elle a trouvé des applications pertinentes dans le secteur du luxe – montres, joaillerie par exemple – la blockchain n’a pas connu l’adoption massive qui lui était prédite.

Le problème n’est pas la technologie elle-même, mais la qualité des données qu’on lui soumet : la blockchain sécurise les échanges, mais ne garantit pas la fiabilité des informations à l’entrée et donc à la sortie. Ajoutez à cela un coût énergétique et financier élevé, on comprend que la balance ne pèse pas favorablement en faveur de cette technologie – d’autant que l’intelligence artificielle (IA) promet désormais des gains de productivité substantiels.

Les entreprises tendent donc à miser sur l’IA, plutôt que sur la blockchain, pour renforcer leur traçabilité ?

Si la plupart de nos clients ont structuré une stratégie achats pertinente associée à des objectifs concrets et datés, on observe que beaucoup sont confrontés à la difficulté du passage à l’échelle. Fatigue fournisseur, fatigue des acheteurs, difficultés d’accès et de réconciliation de la donnée. Ainsi, si on peut anticiper une place centrale de l’IA dans les processus de fiabilisation des données achats, les entreprises ont également besoin de structurer des actions concrètes et adaptées afin d’opérationnaliser leurs plans d’action.

Parmi ces actions, on peut par exemple citer la mutualisation des données au sein des écosystèmes d’entreprises. Concrètement, il est probable que les entreprises choisissent de partager l’information pour fiabiliser des chaînes de valeur collectives et ainsi réduire la contrainte liée à la recherche et l’homologation des fournisseurs. Cette mise en commun des données fournisseurs sera ensuite un terrain fertile sur lequel l’IA pourra véritablement déployer sa puissance.

Mais attention, pour que ces initiatives ne deviennent pas des vecteurs de fraude, la vérification par des tiers de confiance restera – comme aujourd’hui d’ailleurs – une condition non négociable.

Comment ces pratiques évolueront-elles d’ici 2050 ?

D’ici le milieu du siècle, nous pouvons anticiper que les entreprises poursuivront les efforts engagés pour rendre leurs chaînes d’approvisionnement plus résilientes : sécurisation des matières critiques, diversification géographique, développement de filiales locales ou européennes.

Quant à l’IA, elle sera omniprésente, intégrée à chaque maillon de la chaîne de valeur – de la planification à l’optimisation logistique. Que cela nous plaise ou non, il semble difficile aujourd’hui d’envisager un futur sans cette technologie, qui apportera, nous le pensons des gains substantiels à tous les niveaux.

Pour quelles applications selon vous ?

L’IA sera essentielle dans les processus de fiabilisation et d’harmonisation des données récupérées sur la chaîne de valeur. L’IA prédictive aura également une place prépondérante et permettra aux entreprises d’anticiper de potentielles crises pouvant avoir un impact sur leur chaîne de valeur. Enfin l’IA pourra constituer une aide considérable dans l’optimisation des ressources : elle peut seconder les entreprises dans l’invention de processus où l’utilisation des ressources est pensée pour être efficiente dès la conception du produit. Enfin, sur le volet social, bien que le spectre de destruction d’emplois soit bien réel, l’IA représente également une opportunité de libérer les collaborateurs des tâches répétitives et à faible valeur ajoutée – héritages d’une division du travail aujourd’hui largement dépassée. Redonner du sens, du temps et de la valeur au travail humain, ce serait un progrès considérable.

La souveraineté industrielle est au cœur des débats en Europe. Pensez-vous que cette préoccupation va s’accentuer dans le futur ?

La souveraineté industrielle et la sécurisation des approvisionnements sont déjà des enjeux stratégiques majeurs. Ils vont bien sûr continuer à structurer les politiques publiques et les stratégies d’entreprise, poussant la France et l’Europe à relocaliser certaines capacités critiques et à investir dans la capacité d’innovation des écosystèmes locaux. C’est ce que l’on observe notamment avec des initiatives comme le Critical Raw Material Act (CRMA) qui vise à relocaliser et sécuriser l’approvisionnement de matériaux critiques dans l’Union Européenne.

Comment la France peut-elle se démarquer dans ce futur paysage mondial ?

La France dispose d’atouts considérables : richesses naturelles, créativité, leadership en matière de RSE. En un mot, la French Touch ! Elle a par exemple instauré un devoir de vigilance dès 2017 – une avance précieuse dans un monde où la traçabilité devient un enjeu de compétitivité.

Notre pays pourra se démarquer s’il renforce sa souveraineté et la sécurisation de ses filières stratégiques : batteries, métaux critiques, électronique, agro-industrie, afin de réduire les dépendances aux autres continents et renforcer sa compétitivité à long terme.

Les discussions récentes autour de l’accord commercial UE-Mercosur illustrent cet enjeu : la France défend le droit de proposer à ses citoyens et à ses entreprises des produits dont les conditions de production sont transparentes, conformes aux réglementations en vigueur, et sans impact néfaste pour les consommateurs. C’est une vision de la souveraineté qui mérite d’être portée avec force – en Europe et au-delà.

Ce qu'il faut retenir

Pour notre série « Back to the Future », Thomas Gault, Partner Climate Change & Sustainability Services, nous dévoile sa vision stratégique en matière de transformation des chaines d’approvisionnement.

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