Communiqué de presse
07 sept. 2026 

Falaise des brevets : pourquoi la pharma joue gros d’ici à 2030

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Dans cette note d’analyse de presse, Virginie Lefebvre Dutilleul, avocate associée, responsable du secteur des sciences du vivant, EY Société d’avocats décrypte la nouvelle falaise des brevets à laquelle fait face l’industrie pharmaceutique mondiale d’ici à 2030.

La « falaise des brevets » ?  C’est l’arrivée à échéance de brevets protégeant des médicaments majeurs. Le phénomène revient par cycles et la vague actuelle n’échappe pas à la règle : elle aura des conséquences directes pour les patients comme pour l’industrie pharmaceutique mondiale.

Dans l'industrie pharmaceutique, un médicament blockbuster est défini comme un médicament générant au moins 1 milliard de dollars de chiffre d'affaires annuel. Lorsque ses brevets tombent, des génériqueurs lancent des copies bien moins chères. Pour les patients et les systèmes de santé, cette concurrence permet de réduire le coût du traitement. Pour le fabriquant, après 12 mois, les ventes du blockbuster chutent, en moyenne aux États-Unis, de 80 à 90 % en volume et de 40 à 50 % en chiffre d’affaires pour les médicaments chimiques (dits « petites molécules »). L’érosion est un peu moins rapide en Europe (55 à 70 % pour l’Allemagne, 10 à 25 % pour la France, l’Italie et l’Espagne) ¹.

C’est lorsque plusieurs de ces blockbusters, détenus par différentes sociétés pharmaceutiques, expirent en même temps que nous parlons de « falaise des brevets ». Le phénomène n’est donc pas nouveau. Au début des années 2010, une première vague avait emporté des noms mythiques comme le Lipitor de Pfizer — un anticholestérol qui avait culminé à près de 13 milliards de dollars de ventes annuelles, record de l’époque. 

La seconde vague dont l’apogée arrive en 2030, partage un même point de départ : un choc connu à l’avance et des sommes colossales en jeu. Trois différences majeures distinguent toutefois cette nouvelle falaise des brevets et obligent les acteurs à adapter leurs réponses.

Une nouvelle falaise hors norme

Cette nouvelle falaise est plus vertigineuse que la précédente. D’abord, environ 190 médicaments devraient perdre leur exclusivité d’ici 2030, dont 70 blockbusters 2.. Les 20 blockbusters les plus importants représentent à eux seuls environ 75 % des ventes annuelles exposées 3, soit 230 à 400 milliards de dollars selon les estimations les plus élevées 4.

Lors de la 1ère falaise, le nombre de médicaments concernés était beaucoup moins important, environ 20 blockbusters pour des ventes annuelles exposées évaluées de 255 à 300 milliards de dollars selon les sources 5.

Ensuite, si la période d’exposition au risque est similaire et se concentre sur environ 6 années civiles dans les deux cas, en revanche, l’exposition actuelle est très différente selon les laboratoires pharmaceutiques concernés : certains laboratoires, qui commercialisent aujourd’hui des super-blockbusters réalisant plus de 10 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ont plus de 30 % (voire 50 %) de leur chiffre d’affaires exposé 4 6

Mais jamais l’industrie n’a eu autant de moyens pour se réinventer : selon le rapport EY M&A Firepower 2026, le secteur disposait fin 2025 d’une capacité d’investissement – dite « puissance de feu » - record de 2 100 milliards de dollars, face à un manque à gagner total estimé à 370 milliards de dollars d’ici 2032 pour les 25 plus grands laboratoires s’ils ne renouvellent pas leurs gammes 8. Cette capacité d’investissement de la Big Pharma n’était que de 800 milliards de dollars en 2012, et avait diminué de 23  % entre 2006 et 2012, notamment au profit de celle des Big Biotechs.


Par ailleurs, une autre différence qui peut jouer à l’avantage des laboratoires vient de la nature même des médicaments. En 2010, il s’agissait surtout de molécules chimiques simples, rapides et peu coûteuses à copier. Nous avions alors constaté une évidente érosion rapide du chiffre d’affaires, non seulement du produit générique mais aussi de toute la classe thérapeutique, et donc des concurrents du produit de marque. Or la vague actuelle présente des dynamiques beaucoup plus complexes car elle porte majoritairement sur des médicaments biologiques (dits « grosses molécules ») — au premier rang desquels les immunothérapies anticancéreuses — qui sont plus difficiles à produire et à copier. Les copies de ces médicaments sont des biosimilaires qui exigent 5 à 8 ans de développement et plus de 100 millions de dollars ; il y a moins d’acteurs capables d’entrer sur ce marché, la substitution est plus compliquée, ce qui rend l’érosion des ventes plus lente et progressive 6. Ainsi, en moyenne, 12 mois après l’entrée du biosimilaire sur le marché, les ventes des blockbusters biologiques ne chutent que de 15 à 40 % en volume ¹

Enfin, les laboratoires anticipent mieux la fin des brevets en améliorant les blockbusters tout au long de leur cycle de vie : injection sous-cutanée plutôt que perfusion, ou association avec d’autres principes actifs. Ces nouvelles versions peuvent être proposées dès lors qu’elles apportent un bénéfice au patient, comme une administration plus simple ou une meilleure efficacité. Développées plus récemment, elles restent protégées par leurs propres brevets et ne peuvent donc pas être immédiatement copiées 7.

Les fusions, acquisitions et partenariats : des stratégies différentes de réponse

Fusions, acquisitions et partenariats seront donc à nouveau au cœur des stratégies de l’industrie pharmaceutique. La première falaise avait déclenché une décennie de consolidation, avec des fusions entre grands groupes mais aussi de vastes désinvestissements (carve-out) de portefeuilles non stratégiques, c’est-à-dire la vente d’activités jugées moins centrales afin de concentrer les moyens financiers et humains sur les médicaments les plus prometteurs. Aujourd’hui, cette vague de consolidation est derrière nous et au-delà de quelques fusions plus rares entre grands groupes, les stratégies sont plus ciblées et portent davantage sur des rapprochements permettant aux laboratoires d’acquérir de nouvelles molécules ou de nouvelles plateformes technologies. Pour les patients, ces stratégies de rapprochement devraient accélérer les innovations pour ouvrir plus largement la voie à des thérapies novatrices encore plus efficaces comme les cellules immunitaires reprogrammées pour attaquer un cancer (thérapies CAR-T) ou des anticorps bispécifiques capables de rapprocher les défenses immunitaires de la tumeur mais pas forcément par de nouveaux médicaments disponibles immédiatement car il faut du temps pour mener à bien les essais cliniques.

Ainsi, après un net rebond en 2025, avec 149 milliards de dollars d’acquisitions dans le secteur biopharma, soit une hausse de 65 % par rapport à 2024, le mouvement s’est encore accéléré : 147 milliards de dollars ont été investis sur le seul premier semestre 2026, soit presque autant qu’en 2025 selon ce même rapport EY Firepower. D’autres tendances commencent ainsi à émerger. En premier lieu, les laboratoires ciblent désormais des projets à un stade précoce (63 % des opérations au 1ᵉʳ semestre 2026) et misent sur les technologies de nouvelle génération, thérapies cellulaires et géniques en tête. Acheter plus tôt peut permettre d’accéder à l’innovation avant que sa valorisation ne devienne trop élevée, mais l’acquéreur doit encore financer plusieurs années de recherche, les essais cliniques, la capacité de production et la commercialisation, avec le risque que ces essais n’aboutissent jamais. En second lieu et pour la première fois, plus de la moitié des montants à payer au titre des alliances (54 %) se dirige vers des sociétés chinoises, ce qui confirme que le continent Chinois s’impose comme pôle d’innovation dans la matière. Enfin les acheteurs se diversifient, au-delà des géants, des laboratoires de taille moyenne et de nouveaux venus (indiens notamment) entrent dans la course.

Mais hier comme aujourd’hui, l’exécution reste le grand défi. En prenant du recul, nous constatons que seul un rachat sur trois atteint ses objectifs de croissance, d’où des investissements massifs dans l’intelligence artificielle — près de 50 milliards de dollars en 2025 — pour mieux cibler et exécuter les opérations 8.

Finalement, la première falaise des brevets a donné lieu à des opérations de consolidation majeures dans le secteur pharmaceutique alors que la seconde qui vient de débuter se caractérise davantage par une stratégie de rachats ciblés et de partenariats portant sur de nouvelles plateformes technologiques, avec des acheteurs et du sourcing plus diversifiés — et portée par des moyens financiers inédits. Pour les patients, cette falaise présente donc deux visages : l’arrivée des biosimilaires va réduire le coût de nombreux traitements existants ; parallèlement, les grands laboratoires vont accélérer leurs investissements dans les médicaments qui prendront le relai demain. Il n’ya donc pas uniquement des enjeux d’investissements mais aussi de transformation de cette puissance de feu disponible en traitements réellement efficaces, accessibles et mis à disposition dans des délais utiles pour les patients. Sans surprise, à l’arrivée comme hier, cela se jouera sur la capacité de l’industrie à bien exécuter. 

A propos de l'auteur

Virginie Lefebvre Dutilleul, avocate associée, responsable du secteur des sciences du vivant, EY Société d’avocats

Virginie Lefebvre Dutilleul est avocate associée, responsable du secteur des sciences du vivant chez EY Société d’avocats. Elle participe à la transformation des modèles de santé et conseille les acteurs du secteur sur leurs projets stratégiques depuis plus de 25 ans. Elle dirige le secteur santé d’EY en France et a une large expérience, notamment en acquisitions, cessions et partenariats et dans les sujets réglementaires. Avocate expérimentée dans le secteur de la santé, elle est aussi en charge des solutions de transformation de la Fonction Juridique. 

Virginie Lefebvre Dutilleul