Ces mesures peuvent favoriser l’obtention de retombées équitables. Or, nous devons aussi avoir une vue d’ensemble et changer la définition même de la réussite en délaissant les modèles occidentaux classiques pour intégrer des perspectives autochtones.
Le fait de tenir compte des perspectives autochtones aux étapes de l’évaluation, de la planification, de la réglementation et de la délivrance des permis change l’approche adoptée quant à la construction des infrastructures et à la mise à l’échelle des économies. Il s’agit de penser au rendement du capital investi et au taux de rendement interne en établissant un parallèle entre les systèmes de gouvernance fondés sur le savoir autochtone et les modèles occidentaux pour tenir compte des similitudes et des différences. Les processus de validation factuelle devraient orienter les projets et refléter une véritable compréhension des systèmes fondés sur le savoir autochtone.
Par exemple, le respect des valeurs, la préservation de la culture et des traditions, le risque réputationnel et la protection de la terre, de l’air et de l’eau sont tous des priorités très importantes pour les communautés autochtones. Ce point de vue contraste avec les indicateurs de performance traditionnels qu’utilisent les entreprises et gouvernements occidentaux pour faire le suivi de la réussite d’un projet.
Nous devons présumer que la qualité de vie, l’accès à l’eau potable, à l’électricité et à l’éducation, ainsi qu’à de la nourriture et à un logement abordables, seront autant de retombées positives potentielles des grands projets. De plus, chaque communauté aura ses propres priorités, et pourra exprimer ses propres souhaits et faire valoir ses droits quant à sa décision de participer ou non à un projet.
Les parties prenantes des secteurs public et privé doivent collaborer de manière intentionnelle avec les communautés autochtones afin de comprendre les similitudes, les différences et les parallèles entre les mesures habituelles de la réussite commerciale, économique et sociale qui ont défini la culture occidentale pendant des siècles et les valeurs fondamentales des Premières Nations, des Inuit et des Métis lorsqu’il s’agit de définir la réussite d’un projet.
Les enjeux intergénérationnels devraient également être pris en considération, tout comme le legs au moment de définir les résultats. Lorsqu’une société minière ouvre une mine, elle ne se contente pas d’extraire la valeur des ressources, de fermer la mine et de quitter l’endroit. Lorsque la mine est en activité, des camps et des hôtels sont bâtis, la société établit des commerces et des services d’alimentation et la région connaît un essor économique.
Mais que se passe‑t‑il lorsque les gens quittent la région? Comment le projet créera‑t‑il une plateforme durable pour façonner l’avenir? C’est ce qu’on appelle le legs, et c’est une notion fondamentale pour les communautés autochtones. On doit aussi tenir compte de la manière dont les projets contribueront à l’éducation, à la formation et au développement des communautés et des personnes dans les années à venir. La propriété nécessite des capitaux, ainsi que la capacité et le soutien nécessaires pour maintenir les infrastructures et les avantages liés au projet dès le départ.
L’idée de réciprocité peut fournir un moyen de comprendre la dynamique qui sous-tend les conflits liés à la définition des objectifs et la résolution de ceux‑ci. Selon l’Université de la Colombie‑Britannique, la réciprocité signifie « donner et recevoir en égale mesure et reconnaître l’importance du savoir et de la culture autochtones dans la définition des objectifs des projets. En suivant le principe de réciprocité, les personnes non autochtones peuvent nouer des relations plus solides avec les peuples et les communautés autochtones2. »
Les parties prenantes viennent à avoir une vue d’ensemble. Dans le cadre d’un mégaprojet, la réciprocité crée une base commune; elle aide les parties prenantes publiques et privées à travailler avec les gouvernements et les organismes de développement économique autochtones pour définir des idéaux, dont un état futur et des objectifs qui trouvent un large écho.
Pour que cela fonctionne en pratique, nous devons tenir compte de ce qui suit :
- Alignement
Les peuples autochtones ne mesurent pas nécessairement le rendement des investissements de la même manière que les Occidentaux. L’économie tient certes à cœur aux communautés autochtones. Cela dit, elles considèrent que le respect des valeurs, la protection environnementale, les relations, la réputation des promoteurs et de tout représentant associé à un projet, ainsi que d’autres aspects, font aussi partie de la réussite globale d’un projet.
Un mouvement jeunesse actif ou la reconnaissance du travail de justice sociale des aînés peut aussi être pris en compte dans la mesure de la prospérité. Qui plus est, la répartition de la valeur tirée d’un projet doit être proportionnelle à la valeur globale « réelle ». La réussite d’un projet dépend souvent de la participation du partenaire autochtone. Lorsque tout le monde se mobilise pour comprendre ce que souhaitent accomplir les communautés autochtones dans le cadre d’un projet donné, les résultats sont plus clairement alignés sur les objectifs de réconciliation.
- Équité
De nombreuses communautés autochtones sont déjà des partenaires égalitaires dans des initiatives privées et publiques partout au Canada. Cependant, elles devraient être responsables de ces initiatives. Ce changement nécessite un effort concerté pour que les communautés autochtones puissent accéder aux fonds disponibles pour aller au‑delà de la collaboration et devenir responsables de ces projets, puis maintenir les infrastructures et les retombées communautaires à long terme.
Le BGP a annoncé une somme de 40 millions de dollars pour accroître la capacité des communautés autochtones à prendre systématiquement part à de grands projets, et ce, dès le départ. Le Programme de garantie de prêts pour les Autochtones a doublé pour atteindre 10 milliards de dollars en 2025 dans l’espoir de faciliter l’accès des Autochtones à des capitaux abordables et de soutenir le développement de grands projets3.
C’est un pas dans la bonne direction. Mais nous devons en faire plus et faire mieux. Un esprit de réciprocité peut nous aider à comprendre les besoins et à faire des investissements ciblés.
- Gouvernance
Une structure de gouvernance doit être mise en place pour soutenir les projets à long terme. Les mégaprojets peuvent s’échelonner sur de nombreux cycles électoraux et changements de priorités au sein des communautés autochtones. Sans une structure de gouvernance solide et continue, ces changements érodent les retombées économiques durables et la richesse communautaire que les projets pourraient autrement générer.
Adopter la réciprocité peut aider à créer des structures de gouvernance alignées sur le fonctionnement des communautés. La constitution d’une société de développement économique dotée d’un pouvoir délégué, d’un conseil d’administration compétent et de dirigeants axés sur les affaires peut grandement contribuer à la réussite des projets et de la communauté.
Cette approche favorise aussi l’entrepreneuriat autochtone, aide à définir une inclusion minimale – mais significative – des entreprises autochtones, établit des cibles d’emploi autochtone en fonction de la démographie de la communauté, permet l’offre de formations de haute qualité, notamment pour l’apprentissage de métiers Sceau rouge, et stimule une croissance durable à plus long terme.
Des pratiques exemplaires ont déjà émergé dans cette optique un peu partout au pays. Les évaluations environnementales et de résultats positifs pour la nature menées par des Autochtones dans le cadre de projets miniers en sont un bon exemple. Tirer des leçons de ce qui fonctionne et appliquer ces connaissances à grande échelle peut nous aider à réaliser des progrès encore plus durables au fil du temps.
De tels projets peuvent aussi créer des occasions d’intégrer les besoins en infrastructures et les possibilités de développement des capacités, et de mobiliser des travailleurs en régions éloignées. Les communautés autochtones – surtout en régions éloignées – peuvent voir de nouvelles occasions émerger de ces projets. Par exemple, cela pourrait signifier de se joindre aux efforts d’acteurs de l’industrie déjà mobilisés qui investissent dans leurs territoires, afin d’élaborer avec eux des projets qui combleraient les besoins en infrastructures des communautés autochtones – notamment en matière de routes, d’électricité, de télécommunications et de logements – et d’y participer.
La pratique de la réciprocité à toutes les phases de planification et d’exécution des mégaprojets favorise intrinsèquement une réconciliation avec les peuples autochtones. Cela nous aide à rendre bien réelle la réconciliation économique, au lieu d’en faire une simple exigence de conformité, une réflexion après coup ou une initiative purement symbolique.
C’est peut‑être là que se trouve la plus grande possibilité du Canada de façonner un nouvel avenir. Peut‑être qu’en redéfinissant l’inclusion, nous arriverons vraiment à bâtir une économie canadienne unifiée pour tous.