Vue aérienne d’une route sinueuse longeant la côte rocheuse

Repenser la distribution d’assurance au Canada : pourquoi les petits changements ne suffisent‑ils plus?

Pourquoi les petits changements ne suffisent‑ils plus à l’heure où l’IA, les plateformes et les écosystèmes redéfinissent la distribution d’assurance au Canada?


En bref

  • La distribution d’assurance au Canada se trouve à un point d’inflexion, alors que l’IA, la puissance des plateformes et la consolidation sont en train de redéfinir l’accès, les caractéristiques économiques et la responsabilité des relations clients.
  • Les petits changements ne suffisent plus. Les assureurs doivent redéfinir activement les canaux de courtage, les canaux numériques, les canaux d’agents et les canaux intégrés pour protéger la pertinence et la croissance.
  • Les choix stratégiques clairs en matière de distribution d’assurance – expérience client, excellence en matière de souscription, stratégie de domination globale par les prix – sont des inducteurs de compétitivité essentiels dans un contexte d’extensibilité des écosystèmes et de l’IA.

Depuis quelques mois, la distribution d’assurance au Canada suscite un intérêt grandissant, et nos idées de longue date sur la responsabilité des relations clients, les données économiques relatives aux canaux et l’avantage concurrentiel, s’en trouvent remises en question. De l’émergence rapide des plateformes prises en charge par l’IA et des plateformes agentives à la tension accrue entre assureurs et intermédiaires en ce qui concerne le contrôle de la responsabilité des relations clients, cette évolution reflète des changements structurels plus vastes qui s’opèrent sur le marché.
 

Cette situation constitue un moment charnière qui exige des assureurs qu’ils fassent des choix plus conscients concernant les services à offrir et la stratégie commerciale à adopter.
 

Alors que les plateformes ainsi que les intermédiaires et les partenaires d’écosystème qui fondent leurs décisions sur des données commencent à dominer le marché, les assureurs qui continuent de se reposer sur des structures de distribution patrimoniales risquent de perdre leur accès à des clients et leur influence au sein de la chaîne de valeur.
 

Courtiers : consolidation, prise d’envergure et érosion de la notion d’exclusivité
 

Les courtiers indépendants continuent de jouer un rôle central pour la distribution d’assurance de dommages au Canada, en particulier auprès de particuliers et de petites entreprises, ce qui correspond à plus de 70 % des volumes de primes. Cependant, la consolidation concentre de plus en plus de pouvoir en matière de distribution.
 

La montée en puissance des grands groupes de courtiers rétrécit les réseaux d’assureurs, ce qui complique l’accès des assureurs à des services de courtage. Les petits assureurs et les mutuelles en sont particulièrement touchés, car ils ne disposent pas de leurs propres canaux de distribution.
 

Les répercussions de ce phénomène sont de plus en plus structurelles. À mesure que l’accès aux services de courtage devient concentré, les relations historiques et la présence sur le marché à elles seules ne suffisent souvent plus à protéger les volumes de primes.
 

La question de la responsabilité des relations clients, tant celle des courtiers que celle des assureurs, n’est plus d’ordre théorique : elle influence la prise de décisions en matière de conclusion de contrats, de litiges et de concurrence au sens plus large.
 

Cette conjoncture amène de plus en plus les assureurs à gérer leur réseau de courtiers comme un actif stratégique et non comme une forme de dépendance. Pour rester pertinents, les assureurs doivent offrir une valeur différenciée, se doter d’un plus grand nombre de choix en matière de commercialisation, au‑delà des canaux traditionnels, et articuler nettement leur proposition de valeur auprès de leurs courtiers. 

La consolidation des courtiers concentre le pouvoir de distribution. Lorsque les réseaux se resserrent, les petits acteurs ne perdent pas seulement des parts de marché, ils y perdent l’accès.

Distribution numérique : de l’expérimentation à l’exécution extensible

La distribution numérique reste une priorité stratégique des assureurs canadiens, alors que des joueurs majeurs investissent massivement dans des capacités de distribution directe aux consommateurs, qu’il s’agisse de marques numériques autonomes ou de plateformes omnicanales. Malgré cet intérêt, la part de la distribution numérique reste invariablement modeste, et l’expansion des agrégateurs au pays est toujours en retard par rapport au reste du monde. Au Royaume‑Uni et dans la majorité de l’Europe, la plupart des ventes d’assurance des particuliers à faible complexité passent à présent par des agrégateurs, mais au Canada, ces derniers continuent d’occuper une place marginale. 
 

Cette situation ne s’explique pas uniquement par des difficultés de mise en œuvre. Plusieurs plateformes axées sur le numérique ont rencontré des problèmes d’extensibilité. La présence d’échecs notables et d’investissements radiés souligne à quel point il est difficile de garantir une rentabilité économique durable dans un marché dominé par des intermédiaires. Les obstacles réglementaires, le maintien de systèmes patrimoniaux et les conflits entre canaux ont ralenti encore davantage l’adoption de la distribution numérique en limitant le potentiel des modèles directs des assureurs en tant que moteur de croissance principal.
 

Toujours est‑il que les attentes à l’échelle mondiale ne cessent de croître. Les agrégateurs pris en charge par l’IA accélèrent le processus d’achat grâce à la science des données, à des interfaces conversationnelles et à des capacités de soumission et de souscription en temps réel, redéfinissant ainsi les attentes de la clientèle en ce qui concerne les technologies numériques en assurance.

Si le Canada s’engage dans un parcours comparable à celui que l’on observe dans plusieurs pays européens, la croissance future de l’assurance de particuliers à faible complexité peut prendre la forme, de plus en plus souvent, de parcours dirigés par des agrégateurs et fondés sur des comparaisons plutôt que sur les plateformes de distribution directe aux consommateurs des assureurs.
 

Dans ce contexte, la concurrence est susceptible d’être influencée par des facteurs tels que la vigueur des marques, la maturité des technologies et l’efficacité des activités de marketing. Les assureurs qui offrent des expériences numériques sans faille et extensibles, et qui fonctionnent efficacement dans des environnements dirigés par des agrégateurs, pourront être plus à même de tirer parti des nouveaux segments de clientèle.

L’innovation numérique nourrit les attentes. Cependant, au Canada, la plupart des parcours numériques prennent fin avant la souscription d’une police, si bien que le taux d’adoption intégrale reste invariablement modeste.

Les agents exclusifs : de véritables conseillers et non plus une simple force de vente

Dans un marché marqué par une consolidation croissante des courtiers, le modèle des agents exclusifs continue de permettre aux assureurs un rapport direct aux clients, un meilleur contrôle de la marque et une protection contre le risque de rétrécissement de l’accès des assureurs aux services de courtage. Ce canal exclusif permet une expérience fondée sur des relations de confiance qui sont de plus en plus difficiles à reproduire dans le cadre d’un modèle qui s’appuie seulement sur des intermédiaires.

Cependant, ce canal axé sur les relations a un coût. Le modèle des agents exclusifs est parmi les modèles de distribution les plus coûteux, et sa structure économique est exposée à une pression croissante. Le recours aux canaux numériques, aux canaux intégrés et aux canaux dirigés par un agrégateur enregistre une croissance, et le coût de service associé à ces canaux est à la baisse, ce qui force les assureurs à réévaluer la manière dont le modèle axé sur les agents leur permet de préserver leur compétitivité sur le plan des coûts. Il les force aussi à réévaluer la façon dont l’optimisation des canaux leur permet de maximiser la création de valeur.

Le modèle des agents évolue pour demeurer viable. Les rôles se transforment, d’un modèle de ventes à caractère transactionnel vers une interaction à plus haute valeur, axée sur les conseils, en particulier pour les gammes de service plus complexes telles que l’assurance aux entreprises, l’assurance spécialisée, l’assurance vie et la gestion du patrimoine. Par ailleurs, les assureurs sont en train de tourner le dos aux modèles qui confient tous les aspects des transactions au même agent. Une spécialisation accrue par gamme de service, des incitatifs au rendement mieux articulés et un meilleur outillage des agents visent à permettre un rapprochement plus approfondi avec le client et l’accès à des occasions de ventes croisées au sein d’un même foyer ou d’une même entreprise.

Malgré cette évolution, l’optimisation des canaux demeure un défi de taille. Nombre d’assureurs peinent toujours à maintenir l’équilibre entre distribution individuelle et besoin d’envergure et d’efficacité. En l’absence de règles claires en ce qui concerne le canal à privilégier (agents, canaux numériques ou canaux de courtage), les assureurs courent le risque de redondances, d’inefficacités et d’incoordination des différents canaux, ce qui est susceptible d’éroder leurs avantages économiques globaux.

Le modèle des agents exclusifs demeure une source de différenciation puissante, mais son efficacité future dépendra de la capacité de l’assureur à transitionner des modèles de vente indifférenciée vers une interaction ciblée, axée sur les relations. Les assureurs qui mettent en place des modèles d’agents qui privilégient la confiance, la complexité et la valeur du client et qui les intègrent de façon efficace dans le cadre d’une stratégie omnicanale orchestrée seront bien placés pour approfondir la relation avec le client et pérenniser la croissance de leurs revenus.

Les répercussions de la consolidation des courtiers et de l’expansion de l’IA sur la distribution d’assurance peuvent conduire certains assureurs à réévaluer la capacité du modèle axé sur les agents exclusifs à renforcer de manière durable la responsabilité des relations clients et à faire croître le volume de primes.

Distribution intégrée : une approche pleine d’avenir

L’assurance intégrée prend son ampleur au Canada en tant que nouvelle voie de commercialisation qui intègre l’assurance aux parcours clients autres que d’assurance. S’il représente encore un créneau spécialisé, ce modèle prend de l’expansion au‑delà de ses cas d’utilisation traditionnels tels que l’assurance voyage ou l’assurance‑crédit pour pénétrer des marchés verticaux voisins, notamment ceux de l’assurance automobile, des services résidentiels, de la santé et du bien‑être ainsi que les plateformes financières qui permettent aux assureurs d’accéder à de nouveaux segments de clientèle à des moments dotés d’une importance contextuelle et non plus transactionnelle.

Les fabricants d’équipement d’origine, les courtiers immobiliers, les fournisseurs de services résidentiels et les plateformes numériques émergent comme une nouvelle voie d’accès privilégiée vers l’assurance de dommages auprès des particuliers, offrant aux assureurs l’occasion d’aller à la rencontre des clients là où ils en ont besoin et de tirer ainsi profit de relations bien établies avec la clientèle. Outre la distribution, les chefs de file du marché des modèles intégrés sont de plus en plus nombreux à inclure des mécanismes d’interaction tels que les récompenses, la ludification et les propositions de valeur axées sur la communauté, ce qui, à terme, stimule la fidélisation, influence les comportements et augmente la pertinence de l’assureur par rapport à sa clientèle.

Cela dit, la distribution intégrée n’est pas sans amener son lot de défis. Elle peut être économiquement plus difficile à mettre en œuvre que les canaux traditionnels. Normalement, les offres intégrées exigent des investissements importants en infrastructures technologiques et une intégration sans faille à des écosystèmes de partenaires : les développements sur mesure, les besoins de personnalisation ainsi que la complexité du travail de mise en correspondance des données poussent les coûts à la hausse et retardent la mise en marché.

Cependant, l’IA peut infléchir la courbe des coûts de ce modèle : les personnalisations de code rapides, l’extraction de données automatisée et les outils d’intégration améliorés peuvent réduire l’effort nécessaire pour lancer et itérer des propositions intégrées, en particulier en les combinant avec des modèles API réutilisables et des contrôles rigoureux.

Pourtant, cette dynamique est susceptible de faire naître un faux sentiment de simplicité, et il reste possible que la mise en place d’un modèle d’assurance intégrée se solde par un échec économique lorsque les volumes de primes sont décevants, que les coûts du développement attribuables à des exigences ponctuelles des partenaires grossissent ou que la complexité d’exploitation et les coûts de conformité dépassent la marge escomptée. En l’absence d’une gestion active, la fragmentation des règlements, les considérations relatives à la protection des données à caractère personnel et la dépendance de partenaires peuvent limiter l’extensibilité et diluer les caractéristiques économiques.

Malgré ces obstacles, le modèle intégré offre aux assureurs une occasion intéressante de diversifier l’accès à leurs produits, d’atteindre de nouveaux segments de clientèle et de participer à des écosystèmes qui exercent une influence de plus en plus marquée sur les attentes des clients. Lorsqu’elle est combinée à des propositions de valeur claires et à une interaction continue, la distribution intégrée, plutôt que le placement ponctuel au point de vente, peut renforcer la fidélisation et améliorer les caractéristiques économiques à long terme.

L’assurance intégrée représente une voie de commercialisation structurellement différente qui permet aux assureurs d’atteindre la clientèle en passant par de nouvelles plateformes et communautés et non par les processus d’acquisition d’actifs traditionnels. Les assureurs qui prennent les devants en investissant dans des fondements extensibles, centrés sur des API, dans des modèles de partenariat disciplinés et des conceptions axées sur l’interaction, et qui exploitent l’IA de manière à accélérer les cycles de développement et d’intégration sans sacrifier la gouvernance seront bien placés pour faire de la distribution intégrée issue de projets pilotes isolés un moteur de croissance bien établi.

Quand un modèle de distribution d’assurance intégrée échoue, ce n’est pas parce que l’idée est mauvaise, mais parce que l’intégration et les caractéristiques économiques ont été négligées. Si le coût des développements, la personnalisation continue et la gouvernance n’ont pas été planifiés de façon à favoriser la réutilisation, les partenariats les plus puissants peuvent être lents à décoller.

Quel est l’avenir pour les assureurs?

Les frontières traditionnelles entre les canaux s’estompent, et les stratégies de distribution ne peuvent plus consister à tout faire, partout. Les chefs de file du secteur de l’assurance articulent leurs choix autour d’un de ces trois grands axes :

  • Leadership en matière d’expérience client fondé sur un parcours client exceptionnel, une interaction axée sur les conseils et la personnalisation
  • Excellence en matière de souscription, fondée sur des données, des analyses et une tarification sophistiquée, dans des environnements intégrés dirigés par un agrégateur 
  • Stratégie de domination globale par les prix, axée sur une numérisation de bout en bout, des modèles d’exploitation fondés sur l’IA et des coûts de service structurellement inférieurs

Chacune de ces stratégies impose des compromis et un ordre de priorité particulier en matière d’investissement. Le fait d’essayer d’adopter les trois stratégies à la fois induit souvent un effet de dilution et non de différenciation.

L’impératif est clair : les assureurs doivent choisir leur terrain de jeu, définir leur stratégie d’affaires et orchestrer les activités des courtiers et des agents ainsi que les canaux numériques et intégrés de façon à favoriser ce choix. Dans un contexte où les plateformes, l’IA et les écosystèmes continuent de refaçonner l’environnement de l’assurance, les assureurs qui alignent leur stratégie de distribution sur un avantage concurrentiel clairement articulé seront les mieux positionnés.

Résumé

La consolidation, les plateformes numériques, l’IA et les écosystèmes intégrés sont autant de facteurs qui refaçonnent la distribution d’assurance au Canada, ce qui met à l’épreuve les modèles établis depuis longtemps. Pour préserver leur position concurrentielle, les assureurs ne peuvent se satisfaire de petits changements : ils doivent faire des choix clairs et conscients concernant les segments du marché qu’ils ciblent et leurs stratégies commerciales. Ceux qui remodèlent activement leur modèle de distribution, en orchestrant les activités des courtiers, des agents et des canaux numériques et intégrés autour d’un avantage stratégique clair, seront mieux placés pour préserver l’accès à leurs clients, améliorer leurs données économiques et demeurer compétitifs alors que le marché ne cesse d’évoluer.

Auteurs :
Jimmy James‑Bergeron
, associé, EY Studio+ Canada, leader, Marketing, ventes et services, EY Canada
Michael Scarbeau, associé, Consultation - Technologies – IA et données, EY Canada

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