POUR APPROFONDIR cette vision, Warren Tomlin, associé directeur, secteur des Technologies, médias, divertissement et télécommunications, Steven Maynard, associé directeur, Gouvernement et secteur public, EY Canada ainsi que Janice Horne, leader, Services au gouvernement fédéral d’EY et associée, Marchés, Gouvernement et secteur public, ont échangé avec trois leaders qui contribuent à façonner l’avenir de cet écosystème et à donner aux organisations canadiennes les moyens de tirer pleinement parti du tournant technologique majeur dans les grands projets structurants.
L’honorable Evan Solomon est le tout premier ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique. Il a aussi mené une carrière entrepreneuriale dynamique pendant une dizaine d’années, en plus de fonder et de diriger une entreprise faisant le pont entre la technologie et les médias afin de créer des liens avec les Canadiens.
Benjamin Bergen a été président du Conseil canadien des innovateurs (CCI) pendant presque une dizaine d’années et occupait ce poste au moment de notre discussion. Il est devenu chef de la direction de l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement (CVCA) au début de 2026. Auprès de la CVCA, M. Bergen a contribué à structurer une enveloppe de financement de 750 millions de dollars pour les entreprises au premier stade de croissance annoncée dans le budget 2025.
Susan Bishop est à la tête du groupe Incitatifs fiscaux pour les entreprises d’EY à l’échelle nationale. Elle est membre de plusieurs comités consultatifs dans le cadre du programme d’encouragements fiscaux pour la recherche scientifique et le développement expérimental (RS et DE) du gouvernement fédéral.
WARREN TOMLIN Qu’est‑ce qu’on entend exactement par la construction d’un écosystème d’IA à l’échelle nationale? Comment cela se traduit‑il dans la pratique au fil du temps?
EVAN SOLOMON Il s’agit en fait de tisser une trame nationale d’innovation et de relier l’ingéniosité sociale à l’ingéniosité technique. Il faut donc créer des liens entre la recherche de pointe menée par Mila, Amii et Vector et les entreprises situées à Calgary, à Halifax et à Saskatoon. Le but n’est pas simplement de mettre sur pied des centres d’excellence à l’échelle mondiale. Il faut faire en sorte que chaque région puisse prendre part à l’économie numérique. Des projets structurants, ça veut dire permettre à la prochaine grande société d’IA ou de technologies propres d’émerger de partout, pas uniquement à Toronto, à Montréal ou à Vancouver.
BENJAMIN BERGEN Les entreprises sont le moteur de l’économie. C’est là que l’innovation prend forme et, ultimement, que la richesse est créée. Même si le Canada a démontré une grande maîtrise dans l’invention et la création d’idées, il peine à commercialiser ces idées et à les transformer en produits et services pouvant être vendus ici et à l’échelle mondiale. Dans ce domaine, le rôle du gouvernement consiste à réunir les conditions gagnantes pour assurer le succès des entreprises et à placer les entreprises canadiennes au cœur de la réussite du Canada.
SUSAN BISHOP L’accès aux capitaux et l’accès aux marchés sont les deux principaux obstacles auxquels les entreprises canadiennes sont confrontées. Il ne suffit pas d’inciter les sociétés technologiques à mettre au point des technologies, il faut aussi encourager les sociétés canadiennes et les gouvernements à les adopter et à les intégrer, afin qu’elles puissent évoluer et croître au Canada. Une telle capacité d’évolution permettra aussi aux entreprises de faire la démonstration de leurs technologies et de générer des revenus, réduisant ainsi le risque pour les investisseurs et facilitant l’accès aux capitaux nécessaires.
STEVEN MAYNARD De nombreuses annonces au cours des derniers mois ont porté sur ces composantes essentielles. Pourtant : où est l’avantage canadien?
ES L’avantage canadien se situe au point de rencontre entre des capacités scientifiques de pointe et l’intérêt public, notamment en IA, en informatique quantique, en innovation, en santé et en technologies propres. Ce sont des domaines dans lesquels le Canada est déjà un chef de file mondial en recherche et qu’il peut transformer en atouts économiques concrets. Notre approche est simple : bâtir des entreprises concurrentielles à l’international capables de faire rayonner notre expertise, tout en veillant à ce que les infrastructures critiques, des données sur la santé aux capacités de calcul, demeurent sous contrôle canadien. C’est notre façon de trouver un équilibre entre les possibilités à l’échelle mondiale et les retombées au pays.
Faire croître nos entreprises à grande échelle exige trois choses : la capacité de calcul, le capital et la confiance. La capacité de calcul, parce que l’innovation aujourd’hui repose sur les infrastructures. Le capital, parce que beaucoup d’entreprises canadiennes peinent à soutenir l’expansion. Et la confiance, parce que nous devons être les premiers clients de notre propre innovation. Grâce à des initiatives comme le Fonds d’accès à une capacité de calcul pour l’IA de 300 millions de dollars, l’Initiative régionale en matière d’intelligence artificielle de 200 millions de dollars et les investissements axés sur l’IA dans nos Grappes d’innovation mondiales, l’écart se resserre. Mais nous ne pouvons pas nous arrêter là : nous devons continuer d’attirer et de retenir les talents et veiller à ce que chaque région ait accès aux mêmes débouchés.
Ce n’est pas seulement un projet gouvernemental, c’est un effort national. Tous ont un rôle à jouer : les entreprises en démarrage, les instituts de recherche, les communautés autochtones, les grands acteurs de l’industrie et la société civile. Les Grappes d’innovation mondiales sont l’exemple parfait de ce qui fonctionne : elles relient les régions, les secteurs et les idées.
JANICE HORNE Chez EY, nous mettons souvent en avant l’importance de la collaboration entre les secteurs public et privé comme moteur du progrès. Qu’il s’agisse de résoudre la pénurie de logements au Canada ou de bâtir l’écosystème entrepreneurial; la collaboration est essentielle. Quels autres facteurs doivent être mis en place pour amener la technologie canadienne plus loin?
BB Il existe au pays un grand nombre d’organisations et de structures qui mènent des travaux de recherche de grande qualité, mais les idées émanant de ces travaux se retrouvent la plupart du temps au sud de la frontière ou à l’étranger. Vient ensuite la question de la commercialisation de la PI : peut‑on transformer chaque dollar investi dans la recherche en dix dollars de chiffre d’affaires?
L’autre défi réside dans le fait qu’environ 50 % de chaque dollar investi dans la RS et DE est versé à des multinationales étrangères qui ne sont canadiennes que de nom, si bien que nous subventionnons de grandes entreprises étrangères à hauteur de milliards de dollars par année. Si l’on pose la question, « est‑ce que cela conduit à la création de PI? » La réponse est oui. Mais cette PI reste‑t‑elle ici au Canada? La réponse est non. Nous ne sommes pas les États‑Unis et il nous arrive parfois de nous méprendre à cet égard, en raison de notre grande proximité.
SB Nous devons aussi stimuler davantage l’investissement en recherche et développement (R et D). À l’heure actuelle, les sociétés canadiennes investissent moins qu’avant en recherche et développement. Le programme pour la recherche scientifique et le développement expérimental (RS et DE), conçu pour encourager la R et D au Canada, a joué un rôle crucial dans la croissance du pays jusqu’à présent, mais l’évolution des tendances technologiques et la mondialisation signifient que le programme doit changer. La RS et DE nécessite des améliorations pour stimuler une activité accrue. La R et D doit demeurer une priorité à court terme pour le gouvernement. Sur le plan personnel, j’aimerais que le gouvernement augmente les crédits d’impôt pour la RS et DE et la remboursabilité pour assurer la compétitivité à l’échelle mondiale. Le Canada a déjà été un endroit attrayant pour les activités de R et D. Avec les bons incitatifs, il pourrait le redevenir.
ES Nous avons des chercheurs et des jeunes entreprises de renommée mondiale, mais nous accusons encore un retard en matière d’adoption et les gouvernements travaillent de concert avec l’industrie à cet égard. Les entreprises canadiennes doivent savoir que leur gouvernement les soutient et les aide à établir des liens entre elles. Nous avons également besoin d’infrastructures, notamment la capacité de calcul, l’énergie et les systèmes de données sécurisés, qui permettent à ces entreprises de prendre de l’expansion ici, au pays.
WT On a certainement vu le gouvernement donner un élan décisif grâce aux initiatives qui ont été lancées au cours des douze derniers mois. Quelles autres mesures législatives pourraient être importantes?
BB L’une de ces conditions est de savoir si les investissements ou les politiques du gouvernement se traduisent par la création de propriété intellectuelle. Par exemple, le Danemark continue d’afficher une croissance record dans l’UE en raison de décisions judicieuses prises au cours des 20 dernières années. Les Danois se sont dit : « Nous voulons être un leader mondial en biopharmaceutique. Être un leader mondial dans ce domaine permettra d’améliorer la santé de nos citoyens. Nous savons que ces produits peuvent être vendus de manière stratégique partout dans le monde. » C’est le type d’approche stratégique nécessaire pour une collaboration étroite entre le gouvernement et l’industrie.
SB Je pense que la clarté entre également en jeu. Les indications sectorielles sont essentielles. Les directives de l’ARC en matière d’admissibilité ne sont pas alignées sur les activités actuelles de R et D, dont l’IA, l’apprentissage machine et les projets transfrontaliers. Le gouvernement parle aussi beaucoup de réduire le fardeau administratif et je suis entièrement d’accord. Pour les innovateurs en technologie, ce changement doit s’opérer rapidement. Le processus de demande pour la RS et DE est fastidieux et l’examen des demandes par l’ARC peut être très long. Des idées audacieuses en vue de simplifier le processus ont été proposées et adoptées avec succès dans d’autres pays, y compris une méthode simplifiée pour réclamer les coûts de main‑d’œuvre ainsi qu’un processus d’approbation préalable contraignant. Le Canada doit apporter des changements sans tarder.